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Monsieur Dominique Battola, réalisateur français de cinéma, nous informe de la sortie du film Les 3 vies du chevalier de la Barre, pour lequel l'ami Charles Porset, disparu en 2011, était intervenu en tant que conseiller historique. Le film lui sera du reste en partie dédié. Monsieur Battola mentionnera sur le site de présentation du film la notice nécrologique que D. Droixhe lui avait consacrée en son temps. Ceci nous invite à la reproduire, à la mémoire d'un dix-huitiémiste qui encouragea depuis longtemps, notamment par sa présence à nos congrès, la recherche liégeoise sur les Lumières et dont le souvenir ne nous quitte pas.


Disparition de Charles Porset

par DANIEL DROIXHE



Nous apprenons avec tristesse le décès de Charles Porset. Il est impossible de retracer en quelques lignes, écrites dans l’urgence du choc produit par sa disparition, une carrière qui a revêtu le caractère protéiforme d’une inlassable exploration des idées des Lumières, fondée sur un vigoureux engagement politico-philosophique. Sa bibliographie s’élève largement au-delà de la centaine de publications, d’où se dégagent une vingtaine d’ouvrages relevant entièrement d’une contribution personnelle et de nombreuses éditions de textes du 18e siècle ou de recueils d’études. Citoyen du monde, il parcourut véritablement celui-ci pour propager son regard sur son époque de prédilection. Il donna, lors de ses voyages ou à d’autres occasions, des conférences et des cours dont  la liste, arrêtée aux environs de l’an 2000, comporte au moins une cinquantaine d’entrées, sans compter les interventions dans des débats.  Dans ce qui suit, on se bornera à évoquer  les plus marquants ou les plus significatifs de ses travaux, en détachant ceux qui le lient à l’Université de Liège ou qui occupent une place particulière dans le souvenir de certains membres du Groupe d’étude du 18e siècle. Le Bulletin de la Société française d’étude du 18e siècle fournira sans nul doute du chercheur une image beaucoup plus complète que celle dessinée ici.

Charles Porset se fit connaître dans le monde des dix-huitiémistes en 1968 par son édition de l’Essai sur l’origine des langues de Jean-Jacques Rousseau, qui retint d’emblée l’attention de Jean Starobinski. Des traductions paraîtront en allemand, anglais, italien, japonais et arabe. L’ouvrage sortait des presses de la maison Ducros, à Bordeaux. Charles Porset se vit confier la direction de la Collection Ducros, où il présenta deux ans plus tard un recueil décisif de textes de Maupertuis, Turgot, Condillac, Du Marsais et Adam Smith, sous le titre de Varia linguistica, avec une préface de Michèle Duchet. La question de la construction de l’esprit, intimement associée à la sémiologie des Lumières, le conduisit ensuite à éditer en 1973 l’Essai sur l’origine des connaissances humaines de Condillac dans la Collection Palimpseste, qu’il dirigeait également. L’ouvrage s’accompagnait d’un lumineux essai de Jacques Derrida sur  L’archéologie du frivole. Charles Porset savait associer à ses entreprises les meilleurs collaborateurs. Son édition de l’Essai de Rousseau et l’étude de son « inquiétante étrangeté » resteront au centre du débat suscité par celui-ci, comme en témoigne l’édition qu’en a donnée en 1995 J. Starobinski dans les Œuvres complètes du philosophe en Pléiade.

Charles Porset enseignait alors la philosophie en lycée, fonction qu’il occupa jusqu’en 1976, avant d’entrer en 1977 à l’École Normale Supérieure de Fontenay-aux-Roses, en tant que Chargé de Conférences d’agrégation.  Il participa vers cette époque à la fondation de la Société d’histoire et d’épistémologie des sciences du langage, en collaboration avec Sylvain Auroux. Son champ d’étude le porta notamment à entretenir d’étroites relations avec l’école d’Ulrich Ricken, spécialiste de la linguistique et de l’anthropologie des Lumières  à l’Université Martin Luther de Halle, en République Démocratique Allemande, où il effectua un séjour de recherche en 1978.

À l’époque, un groupe de chercheurs des Universités de Liège et de Bruxelles, dont Pol P. Gossiaux et  H. Hasquin, l’invitaient à participer à un volume collectif sur Livres et Lumières au pays de Liège (1730-1830). L’ouvrage, sorti en 1980 sur les presses de Desoer, comporte une contribution de Ch. Porset intitulée « Dans les marges de la philosophie principautaire. Le Ratz de Lanthenée, Newton et Voltaire ». L’année suivante, Ch. Porset était accueilli à Liège par le Professeur André Vandegans et il y conférenciait sur ce qui deviendra un de ses thèmes de prédilection, « Madame Du Châtelet et les Philosophes ».

Suivre Ch. Porset dans les voyages qu’il accomplit alors pour diffuser la pensée des Lumières donne quelque peu le tournis. Mais il faut en énumérer quelques-uns pour qu’on en prenne la mesure. L’Espagne, pays de ses origines familiales, fut dans les années 1880  la principale de ses destinations érudites. La Complutense de Madrid, Ségovie, Séville le virent effectuer des tournées de conférences. Il y noua de solides amitiés, notamment avec Miguel Benitez, spécialiste de la littérature clandestine. On ne peut oublier le souvenir d’une soirée de lectures philosophiques dans l’appartement qu’occupait Charles Porset rue Jeanne d’Arc, dans le 13e arrondissement. L’homme jouait de manière inimitable entre sérieux et drôlerie. On pouvait avoir l’impression d’être au petit théâtre de Voltaire, dans son cercle.

Durant les mêmes années 1980, il travailla, à la Bibliothèque Saltykov-Schchedrin de Saint-Pétersbourg (on disait encore Leningrad…) , à la révision du tome IV du Corpus des Notes marginales de Voltaire, que publiait l’Académie de Berlin. On le retrouvait à Marburg ou Francfort pour des conférences sur le Révolution — le bicentenaire approchait — mais aussi sur des sujets d’un autre ordre, comme « Les vampires et les Lumières ». Il en tirera un petit livre qui lui vaudra l’attention d’un public et d’une presse moins intéressés par les Lumières que par ses ombres…

La libération des peuples d’Outre-Mer et l’abolition de l’esclavage relevait naturellement de ses préoccupations. Dès le milieu des années 1980, il avait apporté son savoir sur Rousseau et Diderot à l’Université des Antilles-Guyane, à Fort-de-France. Des membres du Groupe d’étude du 18e siècle de l’ULg se souviennent certainement de la manière dont il regrettait leur absence au colloque, qu’il organisait en 1986 avec Roger Toumson, sur « La période révolutionnaire aux Antilles », dont il tirera un fort volume d’actes. C’est aussi l’époque où il visita la Tunisie, où il conférencia sur « La pensée arabe et les Lumières », pour y évoquer plus tard (1994) « L’antijudaïsme de Voltaire ». Ch. Porset savait braver les idées toutes faites et la langue de bois. Il participa également, la même année, au Symposium humaniste International de Mulhouse sur « L’affaire Dreyfus et les juifs en France ».

Cependant, il y avait longtemps, à ce moment, qu’un  autre centre d’intérêt l’occupait, en suivant le mouvement du « widening circle ». Dès 1984, il avait publié un ouvrage sur La franc-maçonnerie en province sous la troisième République. Histoire de la Loge « la Concorde » à l’Orient de Bordeaux (1884-1946). Il s’agissait là, à proprement parler, de son premier véritable ouvrage. Il lui valut d’entrer l’année suivante en tant que Maître de Conférence à l’U.E.R. de Lettres modernes de l’Université de Paris X. En 1989 paraissait son édition commentée de la Loge des Neuf Sœurs de Louis Amiable.

L’année de commémoration du bicentenaire de la Révolution le vit au four et au moulin. À Madrid, il parla de « Judios, protestantes y masones en la Revolucion francesa » et intervint dans les cours d’été sur « Masoneria y periodismo en la Espana contemporanea » ; à Alicante, à la « Généalogie du “ complot ” maçonnique ». À Bologne, à l’Institut Gramsci, il débattit avec Maurice Agulhon et les meilleurs spécialistes italiens  de l’actualité de la Révolution. Et de l’« l’idée d’égalité », dont il fit aussi le thème d’un passage par Urbino. La commémoration lui offrit aussi l’occasion de confronter sa lecture des événements avec celle d’éminents historiens tels que Roger Chartier, Robert Darnton ou Michel Vovelle. Son bilan personnel du « devoir de mémoire » montre aussi à quel point il était soucieux de faire participer le grand public à la réflexion sur ce que représentait encore 1789. Il intervient au Salon du Livre de Bordeaux, en débat avec Jean-François Kahn, sur « Le philosophe et le menteur » et encore en 1990, avec Sylvain Auroux, sur « Encyclopédisme et philosophie ». Il participait à l’organisation d’un concours sur « L’Aquitaine, les Girondins et la Révolution française ».

Donnons par un dernier élément la mesure de son action en faveur de la diffusion de la recherche. En 1992, il est au Japon, où est organisée une tournée de conférences sur « Le corps et la mort au siècle des Lumières » et « Madame Du Châtelet entre Leibniz et Kant ». Il participe à Tokyo, avec l’Institute of Japan, à la réalisation d’un film documentaire sur « Voltaire et Rousseau, les frères ennemis ». L’année suivante, il visite le Canada.

À partir de là, Ch. Porset va se consacrer principalement à l’histoire de la franc-maçonnerie française du 18e siècle. Il donne sur le sujet, en 1995, une État de la recherche, position des questions (1970-1992). Son étude sur Les Philalèthes et les convents de Paris : une politique de la folie, paru l’année suivante, est devenue un classique. Suit une édition d’écrits maçonniques de Mirabeau (1996). Deux ans plus tard paraissent coup sur coup, dans la Collection des Dix-Huitièmes Siècles dirigée par Jean Dagen, Raymond Trousson et Antony McKenna : Hiram sans-culotte ? Franc-maçonnerie, Lumières et Révolution. Trente ans d’études et de recherches et Franc-maçonnerie et religions dans l’Europe des Lumières, en collaboration avec Cécile Révauger. Voilà qui constitue, avec son Franc-maçonnerie, Lumières et Révolution  de 2001 et ses contributions au Dictionnaire de la franc-maçonnerie de Daniel Ligou (6ème éd., revue, corrigée et augmentée par Ch. Porset et Dominique Morillon, PUF, 2006), sa contribution au socle bibliographique de toute recherche sur le sujet.

Esprit largement ouvert, pénétré du principe de tolérance que lui avaient enseigné ses lectures, Ch. Porset accordait aussi une attention fraternelle aux religions. Il savait aussi bien discuter, dans le cadre des tables rondes de Sceaux, avec son ami Jean-Robert Armogathe, de la « nouvelle spiritualité et de l’engagement religieux en littérature ». Il ne peut être question de mentionner ici l’intérêt  qu’il porta aux zones de pénombre et aux marges des Lumières, avec des travaux ou des communications scientifiques sur Cagliostro ou Sade. Mais il était sans cesse ramené à la figure qui proposait, face aux chagrins de la vie, le plus acceptable des modèles de philosophie quotidienne: Voltaire. On mentionnera ici, pour la collaboration qu’il apporta à des amis bruxellois, sa contribution au Dictionnaire Voltaire publié par Raymond Trousson et Jacques Lemaire aux Éditions de l’Université Libre de Bruxelles, en 1994, notamment pour les articles « Philosophie de Voltaire », « Voltaire et la religion », « Déisme » et « Athéisme ».

On devra se borner à signaler, pour terminer, sa participation à d’autres entreprises collectives qui fournissent au grand public et aux étudiants la meilleure des introductions aux Lumières : le Dictionnaire Rousseau, sous la direction de R. Trousson et d’E. Eigeldinger (1996), le Dictionnaire européen des Lumières, sous la direction de Michel Delon (1997), le Dictionnaire Diderot (1998), sans parler de sa contribution au Robert de littérature française (1996).

On renvoie, pour la longue liste de ses autres publications à la bibliographie établie sur le site du Grand Orient de France / Grand chapitre général , mise en ligne le 9 mai 2007 : http://www.grand-chapitre-godf.org/spip.php?article143&artsuite=1

On y lira également une impressionnante revue de ses activités administratives et responsabilité collectives. On en détachera son activité au sein de la Société Française d’Étude du Dix-Huitième Siècle, dont il fut membre du Conseil d’Administration dès 1971 et élu Secrétaire-général adjoint en 1999. Cette même année le vit accéder, lors du Colloque de Dublin, au Comité Exécutif de la Société Internationale d’Étude du Dix-Huitième Siècle. L’annonce de son décès sur le Blog Maçonnique du jeudi 26 mai 2011 (communiqué par Géry De Cafmeyer) donnera les informations nécessaires pour apprécier l’engagement de Ch. Porset, en tant que Grand Chancelier du Ve Ordre du Rite Français et membre du Grand Orient de France : http://www.hiram.be/Deces-de-Charles-Porset_a4720.html.

Ch. Porset était Chargé de recherches au CNRS, membre du Centre d’Étude de la Langue et de la Littérature Françaises des XVIIe et XVIIIe siècles,  UMR 8599 du CNRS et de l’Université de Paris Sorbonne / Paris IV.

Un entretien sur les Lumières, accordé en 2009 au Salon de la Fraternité, à Saint-Laurent de la Cabrerisse, dans l’Aude, permettra de retrouver, dans la vivacité d’une réflexion sur l’histoire et l’actualité, la chaleureuse rigueur de son « humanisme des Lumières ». On peut s’honorer de l’attention, non moins généreuse, qu’il accorda depuis trente ans à la vie liégeoise et à son passé.

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