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encyclopÉdies des lumières



L’encyclopédisme liégeois philosophico-global
ou technico-empirique?


La typographie liégeoise a largement exploité les ressources offertes par des ouvrages de synthèse présentant l’état du savoir dans un domaine particulier, à un moment déterminé, ou la somme des connaissances générales telle que l’enregistre l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

Au 18e siècle, l’une des plus anciennes et des plus importantes entreprises qu’ait mise à profit l’imprimerie locale est constituée du Spectacle de la nature de l’abbé Pluche, sorte d’Encyclopédie chrétienne avant la lettre, parue en France à partir de 1732. Une étude classique a montré que l’ouvrage figurait dans deux bibliothèques privées sur cinq, à Paris. La manière dont l’imprimeur Jean-François Bassompierre s’en empara a été rendue célèbre par Diderot dans sa Lettre sur la liberté de la presse. La contrefaçon liégeoise se présente parfois sous l’adresse parisienne des Estienne. Mais son origine se dénonce dans les planches signées du Liégeois Gilles Demeuse, ou de Meuse, ainsi que dans celles dont la gravure est revendiquée par  Jean Conrad Back, un fournisseur régulier d’illustrations pour la production liégeoise.  Il paraît vraisemblable que Bassompierre a remis à plusieurs reprises sur le métier la reproduction de l’œuvre de Pluche.

Celle-ci ne se borne pas, comme son sous-titre l’indique, à parcourir — selon un finalisme providentiel qui attira parfois l’ironie — un état des connaissances sur les particularités de l’histoire naturelle, qui ont paru les plus propres à rendre les Jeunes-Gens curieux, et à leur former l’esprit.  Il s’intéresse aussi aux techniques, machines, instruments et « inventions  modernes » ouvrant les perspectives d’un avenir meilleur pour tous.

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Le Liégeois Clément Plomteux prit la relève de Bassompierre, dans le domaine des éditions d’ouvrages de référence, en publiant sous l’adresse de « Londres, Chez les Libraires associés », le Dictionnaire universel des sciences morale, économique, politique et diplomatique, ou bibliothèque de l'homme d'État et du citoyen. La Gazette de Liège en annonçait la parution en juillet 1777. La souscription à l’ouvrage rassemblait les noms des imprimeurs-libraires Desoer et Plomteux à Liège, Panckoucke à Paris, Rosset à Lyon et Van Harrevelt à Amsterdam,  Elmsly à Londres. Il sera qualifié par P. P. Gossiaux de « plus importante et plus prestigieuse des réalisations typographiques liégeoises des Lumières ». Dans sa correspondance, Plomteux parle « comme d'une affaire personnelle » d'une collection qui comptera trente volumes. Mais il quittera l'entreprise, comme Panckoucke, à partir du cinquième, au moment où apparaît le nom de Robinet en tant qu'éditeur.

Voir : P. P. Gossiaux, « L’Encyclopédie liégeoise (1778-1792) et l’Encyclopédie nouvelle. Nostalgie de la taxis », Livres et Lumières au pays de Liège (1730-1830). Éd. D. Droixhe, P. P. Gossiaux, H. Hasquin, M. Mat-Hasquin, Liège, Desoer, p. 199- 236 (communication sur demande).

À paraître : M. Collart, « L’Histoire des deux Indes et le Dictionnaire universel des sciences de Jean-Baptiste Robinet », Actes du colloque Histoire philosophique des deux Indes: Colonial writing, cultural exchange and social networks in the age of the Enlightenment, C. Courtney, M. Darlow et J. Mander org., Cambridge, Newnham College, 1-3 juillet 2010.

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Robinet entretenait alors depuis plusieurs années des relations privilégiées avec Liège et ses éditeurs. L’historien Daris raconte : « Jean-Baptiste-René Robinet avait publié, de 1761 à 1766, en 4 volumes in-8°, très probablement à Liège, son ouvrage De la nature. Comme celui-ci contenait des choses contraires non seulement à la foi, mais encore au bon sens, le synode contraignit l'auteur à rétracter ses erreurs. Il publia, le 24 juillet 1766, dans la Gazette de Liège une rétractation, dans laquelle il désavoue tout ce que son ouvrage renferme de contraire à la foi, “ et il se fait, dit-il, un devoir de religion, de se soumettre à un jugement émané de ses supérieurs ecclésiastiques, et de reconnaître sa faute dans toute son étendue ”. »

« Cette rétractation ne paraît pas avoir été très-sincère », conclut ironiquement Daris. On ignore encore la part qu'a pu prendre Liège à l'édition du traité évolutionniste et dès lors passablement matérialiste De la nature. Les quatre volumes cités  avaient paru sous l'adresse d'Evert Van Harrevelt à Amsterdam. On trouve à la fin du premier volume le catalogue du libraire et des gravures sur cuivre sont signées d'un nom batave, Jacobus Van der Schley. La date de 1766 pour le burlesque désaveu de la Gazette de Liège correspond en tout cas avec l'édition d'un autre ouvrage: L'homme d'État de Nicoló Donato, traduit de l'italien en françois avec un grand nombre d'additions considérables (1767). Celles-ci sont dues à Robinet, qui fut donc dès ce moment en contact avec Clément Plomteux, lequel signe l'impression en compagnie du Parisien Saillant.

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Après l’entreprise du Dictionnaire universel, Plomteux et Panckoucke se retrouveront associés dans la publication de la célèbre Encyclopédie méthodique. Celle-ci trouvait dans la principauté les conditions de réalisation qu’exigeait une entreprise destinée à remplacer le dictionnaire de Diderot et d’Alembert : la position géo-économique bien connue, « une main-d’œuvre abondante et à bon marché, freinée dans ses revendications par la perspective d’un chômage sans cesse croissant », une « relative stagnation des industries traditionnelles » (P. P. Gossiaux). Les imprimeurs du cru avaient bien mis la main à quelques Encyclopédies portatives (1771, chez Boubers) ou pratiques (1772, chez Bassompierre). Mais la Méthodique se situait évidemment à une tout autre échelle, qui explique la place qu’elle devrait occuper, avec le Dictionnaire universel, dans les recherches menées par la SWEDHS. L’importance de l’ouvrage est du reste, aujourd’hui, parfaitement mise en évidence par le volume sur L’Encyclopédie méthodique (1882-1832). Des Lumières au positivisme. Textes publiés par Cl. Blanckaert et M. Porret, Genève, Droz, 2006.

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Sur un rayon inférieur de la librairie, la contrefaçon locale faisait son bénéfice de collections portant sur des domaines particuliers. Certains recueils jouissaient d’une flatteuse réputation, qui les recommandait au pirate de la typographie. Bassompierre ne manqua donc pas de donner, sous l’adresse parisienne de Lacombe, les six volumes du  Dictionnaire raisonné universel d'histoire naturelle, en 1769. Desoer épaulait apparemment Bassompierre dans sa diffusion (Gazette de Liège, n° 29-30 et 50 de 1769, n° 29 et 32 de 1776, etc.).

L’origine liégeoise a été identifiée par Ph. Vanden Broeck : voir sa notice 76 dans Les Lumières dans les Pays-Bas autrichiens, Bruxelles, Bibliothèque royale, 1983 ( en ligne), ainsi que son Supplément à la Bibliographie liégeoise. XVIIIe siècle – 1, Bruxelles, Centre de philologie et d'hist. littéraire wallonnes, 1984, dactyl.

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À côté des sciences de la nature, les disciplines relevant de la vie en société attirent de plus en plus l’attention du public… et des imprimeurs. En 1770, Clément Plomteux annonce dans la Gazette de Liège (n° 71) la vente d’un  Dictionnaire portatif de commerce contenant la connaissance des marchandises de tous les pays ou les principaux et nouveaux articles concernant le commerce et l'économie, les arts, les manufactures, les fabriques, la minéralogie, les drogues, les plantes, les pierres précieuses, etc., etc.. Il s’agit sans nul doute des quatre volumes qui paraissent en 1770 à Bouillon « Aux dépens de la Société typographique » : ils portent au titre la mention « et se trouve à Liège chez C. Plomteux». Son confrère Desoer les débitera également six ans plus tard (Gazette de Liège, n° 35).

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Plus modestes en apparence, certaines rééditions liégeoises visent en principe un public élargi. Telle est l’Economie rustiquede Demachy et Ponteau, que donne Desoer en 1770. Annoncé à la fin de 1769 dans la Gazette, il coûtait « 35 sols broché ». C’était consentir un prix raisonnable pour acquérir, comme dit le sous-titre, un répertoire des notions simples et faciles sur la botanique, la médecine, la pharmacie, la cuisine et l'office: sur la jurisprudence rurale: sur le calcul, la géométrie-pratique, l'arpentage, la construction et le toisé des bâtiments, etc. avec les prix des différents matériaux et de la main d’œuvre, pour être à l'abri des tromperies des ouvriers. Ah ! ces travailleurs, toujours quémandeurs ! Que l’ouvrage s’adresse à une catégorie sociale plus élevée s’entrevoit aussi dans sa publicité. Il se recommandait comme nécessaire, surtout aux personnes qui vivent à la campagne…


Encyclopédisme philosophico-global
et encyclopédisme technico-empirique


On vient de voir qu’à côté des grands projets encyclopédiques des Lumières, tels que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, ou la Méthodique et ses différentes traductions ou adaptations dans les cultures méditerranéennes, se développent des entreprises cumulatives occupant pour ainsi dire une position alternative ou d’« outsider » dans des domaines moins étendus. On propose de qualifier les premiers ouvrages d’« encyclopédies philosophico-globales » (EPG ou PGE = philosophico-global encyclopedias), tandis que les seconds se présenteraient plutôt comme des « encyclopédies technico-empiriques » (ETE ou TEE = technico-empirical encyclopedias).

L’un des critères intervenant dans la distinction entre ces deux types d’encyclopédies a été évoqué par Clorinda Donato dans sa communication « Reconceptualizing Spain’s Encyclopedic Footprint. Envisioning Spain’s Future in Late Enlightenment Compilations » du  XIIIe Congrès international d’étude du 18e siècle (25-29 juillet 2011 Graz/Autriche, Section W026 Turning towards the Future. New visions of Time and History in the Ibero-Atlantic Enlightenment).

L’élaboration collective caractériserait-elle l’EPG, par opposition à une ETE prise en charge, planifiée ou élaborée par un auteur individuel ? On notera seulement, pour l’instant, que l’ETE peut aussi être l’œuvre d’une collectivité.

On songe d’abord à la première grande Histoire littéraire de la France des Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, dirigée pour  les neuf premiers volumes (1733-1749) par Dom Antoine Rivet de la Grange, puis par Dom Charles Clémencet (1703-1778) et Dom François Clément (1714-1793) pour les tomes X-XII. On fera aussi valoir les Descriptions des arts et métiers faites ou approuvées par MM. De l’Académie royale des Sciences qui ont paru de 1761 à 1789 en 25 volumes (rééd. Slatkine, 1984). On verra particulièrement, par rapport aux articles correspondant de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert ou de la Méthodique, les célèbres traités de Duhamel Dumonceau sur l’Art du charbonnier (1761), l’Art du cartier (1762), l’Art de raffiner le sucre (1764), l’Art du chandelier (1764), l’Art de la draperie (1765), l’Art du potier de terre (1773), l’Art du savonnier (1774), etc. Membre de l’Académie royale des Sciences, dont il fut le président à trois reprises, Duhamel Dumonceau  (1700-1782) fut un opposant à l’Encyclopédie. Diderot a écrit : « Ce Duhamel a inventé une infinité de machines qui ne servent à rien ; écrit et traduit une infinité de livres sur l'agriculture, qu'on ne connaît plus ; fait toute sa vie des expériences dont on attend encore quelque résultat utile »… D’Alembert rejeta de même, comme sans intérêt, les travaux philologiques de La Curne de Sainte-Palaye, entrepris à la demande de l’Académie des Inscriptions.  Il faudra attendre 1875 pour que commence de paraître son Dictionnaire historique de l’ancien langage françois, par les soins de Léopold Favre et Léon Pajot, chez Champion.


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