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E-bibliothèque > Océrisations

Comte de Buffon :
Histoire naturelle, générale
et particulière… Supplément.
Tome quatrième, 1777


Le texte reproduit ci-dessous est retranscrit à partir de la première édition (Paris, Imprimerie royale, 1777).

[p. 454] Addition à l’article qui a pour titre, Variétés dans l’espèce humaine, vol. III, in-4.º page 371.

Dans la suite entière de mon Ouvrage sur l’Histoire Naturelle, il n’y a peut-être pas un seul des articles qui soit plus susceptible d’additions et même de corrections que celui des variétés de l’espèce humaine; j’ai néanmoins traité ce sujet avec beaucoup d’étendue, et j’y ai donné toute l’attention qu’il mérite; mais on sent bien que j’ai été obligé de m’en rapporter, pour la plupart des faits, aux relations des Voyageurs les plus accrédités; malheureusement ces relations fidèles, à de certains égards, ne le sont pas à d’autres; les hommes qui prennent la peine d’aller voir des choses au loin, croient se dédommager de leurs travaux pénibles en rendant ces choses plus merveilleuses; à quoi bon sortir de son pays si l’on n’a rien d’extraordinaire à présenter ou à dire à son retour? de-là les exagérations, les contes et les récits bizarres dont tant de Voyageurs ont souillé leurs écrits en croyant les orner. Un esprit attentif, un Philosophe instruit reconnaît aisément les faits purement controuvés qui choquent la vraisemblance ou l’ordre de la Nature; il distingue de même le faux du vrai, le merveilleux du vraisemblable, et se met surtout en garde contre l’exagération. Mais dans les choses qui ne sont que de simple description, [p. 455] dans celles où l’inspection et même le coup d’œil suffirait pour les désigner, comment distinguer les erreurs qui semblent ne porter que sur des faits aussi simples qu’indifférents? comment se refuser à admettre comme vérités tous ceux que le relateur assure, lorsqu’on n’aperçoit pas la source de ses erreurs, et même qu’on ne devine pas les motifs qui ont pu le déterminer à dire faux? ce n’est qu’avec le temps que ces sortes d’erreurs peuvent être corrigées, c’est-à-dire, lorsqu’un grand nombre de nouveaux témoignages viennent à détruire les premiers. Il y a trente ans que j’ai écrit cet article des variétés de l’espèce humaine; il s’est fait dans cet intervalle de temps plusieurs voyages, dont quelques-uns ont été entrepris et rédigés par des hommes instruits; c’est d’après les nouvelles connaissances qui nous ont été rapportées que je vais tâcher de réintégrer les choses dans la plus exacte vérité, soit en supprimant quelques faits que j’ai trop légèrement affirmés sur la foi des premiers Voyageurs, soit en confirmant ceux que quelques critiques ont impugnés et niés mal à-propos.

Pour suivre le même ordre que je me suis tracé dans cet article, je commencerai par les peuples du nord. J’ai dit que les Lappons, les Zembliens, les Borandiens, les Samojedes, les Tartares septentrionaux, et peut-être les Ostiaques dans l’ancien continent; les Groenlandais et les Sauvages au nord des Esquimaux dans l’autre continent, semblent être tous d’une seule et même race qui s’est étendue et multipliée le long des côtes des mers [p. 456] septentrionales, etc.[1], M. Klingstedt, dans un Mémoire imprimé en 1762, prétend que je me suis  trompé: 1.º en ce que les Zembliens n’existent qu’en idée; il est certain, dit-il, que le pays qu’on appelle la nova Zembla, ce qui signifie en langue Russe, nouvelle terre, n’a guère d’habitants. Mais pour peu qu’il y en ait, ne doit-on pas les appeler Zembliens? d’ailleurs les voyageurs Hollandais les ont décrits et en ont même donné les portraits gravés; ils ont fait un grand nombre de voyages dans cette nouvelle Zemble, et y ont hiverné dès 1596, sur la côte orientale à quinze degrés du pôle; ils font mention des animaux et des hommes qu’ils y ont rencontrés; je ne me suis donc pas trompé, et il est plus que probable que c’est M. Klingstedt qui se trompe lui-même à cet égard. Néanmoins je vais rapporter les preuves qu’il donne de son opinion.
   La nouvelle Zemble est une île séparée du continent par le détroit de Waigats, sous le soixante onzième degré, et qui s’étend en ligne droite vers le nord jusqu’au soixante-quinzième.… L’île est séparée dans son milieu par un canal ou détroit qui la traverse dans toute son étendue, en tournant vers le nord-ouest, et qui tombe dans la mer du nord du côté de l’occident, sous le soixante-treizième degré trois minutes de latitude.
   Ce détroit coupe l’île en deux portions presque égales, on ignore s’il est quelquefois navigable, ce qu’il y a de certain c’est qu’on l’a toujours trouvé couvert de glaces. Le pays de la nouvelle Zemble, du moins autant qu’on en connaît, est tout à fait désert et stérile, il ne produit que très peu d’herbes, et il est entièrement dépourvu de bois, [p. 457] jusque-là même qu’il manque de broussailles; il est vrai que personne n’a encore pénétré dans l’intérieur de l’île au-delà de cinquante ou soixante verstes, et que par conséquent on ignore si dans cet intérieur il n’y a pas quelque terroir plus fertile, et peut-être des habitants; mais comme les côtes sont fréquentées tour à tour et depuis plusieurs années, par un grand nombre de gens que la pêche y attire, sans qu’on ait jamais découvert la moindre trace d’habitants, et qu’on a remarqué qu’on n’y trouve d’autres animaux que ceux qui se nourrissent des poissons que la mer jette sur le rivage, ou bien de mousse, tels que les ours blancs, les renards blancs et les rennes, et peu de ces autres animaux qui se nourrissent de baies, de racines et bourgeons de plantes et de broussailles; il est très probable que le pays ne renferme point d’habitants, et qu’il est aussi peu fourni de bois dans l’intérieur que sur les côtes. On doit donc présumer que le petit nombre d’hommes que quelques Voyageurs disent y avoir vu, n’étaient pas des Naturels du pays, mais des Étrangers, qui pour éviter la rigueur du climat, s’étaient habillés comme les Samojedes parce que les Russes ont coutume, dans ces voyages, de se couvrir d’habillements à la façon des Samojedes.… Le froid de la nouvelle Zemble est très modéré, en comparaison de celui de Spitzberg; dans cette dernière île, on ne jouit pendant les mois de l’hiver, d’aucune lueur ou crépuscule, ce n’est qu’à la seule position des étoiles, qui sont continuellement visibles, qu’on peut distinguer le jour de la nuit; au lieu que dans la nouvelle Zemble on les distingue par une faible lumière qui se fait toujours remarquer aux heures du midi, même dans les temps où le soleil n’y paraît point.
   Ceux qui ont le malheur d’être obligés d’hiverner dans la nouvelle Zemble, ne périssent pas, comme on le croit, par l’excès du froid, mais par l’effet des brouillards épais et mal sains, occasionnés souvent par la putréfaction des herbes et des mousses du rivage de la mer, lorsque la gelée tarde trop à venir.
   On sait par une ancienne tradition, qu’il y a eu quelques familles qui se réfugièrent et s’établirent avec leurs femmes et enfants dans [p. 458] la nouvelle Zemble, du temps de la destruction de Nowogrod. Sous le règne du Czar Iwan Wasilewitz, un paysan serf, échappé, appartenant à la maison des Stroganows, s’y était aussi retiré avec sa femme et  ses enfants, et les Russes connaissent encore jusqu’à présent les endroits où ces gens-là ont demeuré, et les indiquent par leurs noms; mais les descendants de ces malheureuses familles ont tous péri en un même temps, apparemment par l’infection des mêmes brouillards.
   On voit par ce récit de M. Klingstedt, que les Voyageurs ont rencontré des hommes dans la nouvelle Zemble; dès lors n’ont-ils pas dû prendre ces hommes pour les naturels du pays, puisqu’ils étaient vêtus à peu près comme les Samojedes? ils auront donc appelé Zembliens ces hommes qu’ils ont vus dans la Zemble: cette erreur, si c’en est une, est fort pardonnable; car cette île étant d’une grande étendue et très voisine du continent, l’on aura bien de la peine à se persuader qu’elle fût entièrement inhabitée avant l’arrivée de ce paysan Russe.
   2.º M. Klingstedt dit, que je ne parois pas mieux fondé à l’égard des Borandiens, dont on ignore jusqu’au nom même dans tout le nord, et que l’on pourrait d’ailleurs reconnaître difficilement à la description que j’en donne. Ce dernier reproche ne doit pas tomber sur moi; si la description des Borandiens, donnée par les voyageurs Hollandais, dans le recueil des voyages du nord, n’est pas assez détaillée pour qu’on puisse reconnaître ce peuple; ce n’est pas ma faute, je n’ai pu rien ajouter à leurs indications. Il en est de même à l’égard du nom, je ne l’ai point imaginé; je l’ai trouvé, nonseulement dans ce recueil de [p. 459] voyages que M. Klingstedt aurait dû consulter, mais encore sur des cartes et sur les globes Anglais de M.  Senex, Membre de la Société royale de Londres, dont les ouvrages ont la plus grande réputation, tant pour l’exactitude que pour la précision. Je ne vois donc pas jusqu’à présent que le témoignage négatif de M. Klingstedt seul, doive prévaloir contre les témoignages positifs des Auteurs que je viens de citer. Mais pour le mettre plus à portée de reconnaître les Borandiens, je lui dirai que ce peuple dont il nie l’existence, occupe néanmoins un vaste terrain, qui n’est guère qu’à deux cents lieues d’Archangel à l’orient; que la bourgade de Boranda qui a pris ou donné le nom du pays, est située à vingt-deux degrés du pôle, sur la côte occidentale d’un petit golfe, dans lequel se décharge la grande rivière de Petzora; que ce pays habité par les Borandiens, est borné au nord par la mer glaciale, vis-à-vis l’île de Kolgo, et les petites îles Toxar et Maurice; au couchant, il est séparé des terres de la province de Jugori, par d’assez hautes montagnes; au midi, il confine avec les provinces de Zirania et de Permia; et au levant, avec les provinces de Condoria et de Montizar, lesquelles confinent elles-mêmes avec le pays des Samojedes. Je pourrais encore ajouter qu’indépendamment de la bourgade de Boranda, il existe dans ce pays plusieurs autres habitations remarquables, telles que Ustzilma, Nicolaï, Issemskaia et Petzora; qu’enfin ce même pays est marqué sur plusieurs cartes par le nom de Petzora sive Borandai. Je suis étonné que M. Klingstedt et M. de Voltaire qui [p. 460] l’a copié, aient ignoré tout cela, et m’aient également reproché d’avoir décrit un peuple imaginaire, et dont on ignorait même le nom. M. Klingstedt a demeuré pendant plusieurs années à Archangel, où les Lappons-Moscovites et les Samojedes viennent, dit-il, tous les ans en assez grand nombre avec leurs femmes et enfants, et quelquefois même avec leurs rennes, pour y amener des huiles de poisson; il semble dès lors qu’on devrait s’en rapporter à ce qu’il dit sur ces peuples, et d’autant plus qu’il commence sa critique par ces mots: M. de Buffon qui s’est acquis un si grand nom dans la république des Lettres, et au mérite distingué duquel je rends toute la justice qui lui est due, se trompe, etc. L’éloge joint à la critique la rend plus plausible, en sorte que M. de Voltaire et quelques autres personnes qui ont écrit d’après M. Klingstedt, ont eu quelque raison de croire que je m’étais en effet trompé sur les trois points qu’il me reproche. Néanmoins je crois avoir démontré que je n’ai fait aucune erreur au sujet des Zembliens, et que je n’ai dit que la vérité au sujet des Borandiens. Lorsqu’on veut critiquer quelqu’un dont on estime les ouvrages et dont on fait l’éloge, il faut au moins s’instruire assez pour être de niveau avec l’Auteur que l’on attaque. Si M. Klingstedt eût seulement parcouru tous les voyages du nord dont j’ai fait l’extrait, s’il eût recherché les journaux des voyageurs Hollandais, et les globes de M. Senex, il aurait reconnu que je n’ai rien avancé qui ne fût bien fondé. S’il eût consulté la géographie du roi Ælfred, ouvrage écrit sur les témoignages [p. 461] des anciens voyageurs Othere et Wulfstant[2], il auriit vu que les peuples que j’ai nommés Borandiens d’après les indications modernes, s’appelaient anciennement Beormas ou Boranas dans le temps de ce Roi géographe; que de Boranas on dérive aisément Boranda, et que c’est par conséquent le vrai et ancien nom de ce même pays qu’on appelle à présent Petzora, lequel est situé entre les Lappons-Moscovites et les Samojedes, dans la partie de la terre coupée par le cercle polaire, et traversée dans sa longueur du midi au nord par le fleuve Petzora. Si l’on ne connaît pas maintenant à Archangel le nom des Borandiens, il ne fallait pas en conclure que c’était un peuple imaginaire, mais seulement un peuple dont le nom avait changé, ce qui est souvent arrivé, non seulement pour les nations du nord, mais pour plusieurs autres, comme nous aurons occasion de le remarquer dans la suite, même pour les peuples d’Amérique, quoiqu’il n’y ait pas deux cents ou deux cents cinquante ans qu’on y ait imposé ces noms qui ne subsistent plus aujourd’hui[3].
   3.º M. Klingstedt assure que j’ai avancé une chose destituée de tout fondement, lorsque je prends pour une même  [p. 462] nation les Lappons, les Samojedes et tous les peuples Tartares du nord, puisqu’il ne faut que faire attention à la diversité des physionomies, des mœurs et du langage même de ces peuples, pour se convaincre qu’ils sont d’une race différente, comme j’aurai, dit-il, occasion de le prouver dans la suite. Ma réponse à cette troisième imputation sera satisfaisante pour tous ceux qui, comme moi, ne cherchent que la vérité: je n’ai pas pris pour une même nation les Lappons, les Samojedes et les Tartares du nord, puisque je les ai nommés et décrits séparément; que je n’ai pas ignoré que leurs langues étaient différentes, et que j’ai exposé en particulier leurs usages et leurs mœurs; mais ce que j’ai seulement prétendu et que je soutiens encore, c’est que tous ces hommes du cercle arctique, sont à peu près semblables entre eux; que le froid et les autres influences de ce climat, les ont rendus très différens des peuples de la zone tempérée; qu’indépendamment de leur courte taille, ils ont tant d’autres rapports de ressemblance entre eux, qu’on peut les considérer comme étant d’une même nature ou d’une même race qui s’est étendue et multipliée le long des côtes des mers septentrionales, dans des déserts et sous un climat inhabitable pour toutes les autres nations[4]. J’ai pris ici, comme l’on voit, le mot de race dans le sens le plus étendu, et M. Klingstedt le prend au contraire dans le sens le plus étroit, ainsi sa critique porte à faux. Les grandes différences qui se trouvent entre les hommes, dépendent de la diversité des climats; c’est dans ce point  [p. 463] de vue général qu’il faut saisir ce que j’en ai dit; et dans ce point de vue il est très certain que non seulement les Lappons, les Borandiens, les Samojedes et les Tartares du nord de notre continent, mais encore les Groenlandais et les Esquimaux de l’Amérique, sont tous des hommes dont le climat a rendu les races semblables, des hommes d’une nature également rapetissée, dégénérée, et qu’on peut dès lors regarder comme ne faisant qu’une seule et même race dans l’espèce humaine.
   Maintenant que j’ai répondu à ces critiques, auxquelles je n’aurais fait aucune attention, si des gens célèbres par leurs talents, ne les eussent pas copiées, je vais rendre compte des connaissances particulières que nous devons à M. Klingstedt au sujet de ces peuples du Nord.
   Selon lui, le nom de Samojede n’est connu que depuis environ cent ans, le commencement des habitations des Samojedes, se trouve au-delà de la rivière de Mezene, à trois ou quatre cents verstes d’Archangel… Cette nation sauvage, qui n’est pas nombreuse, occupe néanmoins l’étendue de plus de trente degrés en longitude le long des côtes de l’océan du nord et de la mer glaciale, entre les soixante-sixième et soixante-dixième degrés de latitude, à compter depuis la rivière de Mezene jusqu’au fleuve Jeniscé, et peut-être plus loin.
   J’observerai qu’il y a trente degrés environ de longitude, pris sur le cercle polaire, depuis le fleuve Jeniscé jusqu’à celui de Petzora; ainsi les Samojedes ne se trouvent en effet qu’après les Borandiens, lesquels occupent ou occupaient ci-devant la contrée de Petzora; on voit que le témoignage même de M. Klingstedt confirme ce  [p. 464] que j’ai avancé, et prouve qu’il fallait en effet distinguer les Borandiens, autrement les habitants naturels du district de Petzora, des Samojedes qui sont au-delà, du côté de l’Orient.
   Les Samojedes, dit M. Klingstedt, sont communément d’une taille au-dessous de la moyenne; ils ont le corps dur et nerveux, d’une structure large et carrée, les jambes courtes et menues, les pieds petits, le cou court et la tête grosse à proportion du corps, le visage aplati, les yeux noirs, et l’ouverture des yeux petite, mais allongée, le nez tellement écrasé que le bout en est à peu près au niveau de l’os de la mâchoire supérieure, qu’ils ont très forte et élevée; la bouche grande et les lèvres minces. Leurs cheveux, noirs comme le jais, sont extrêmement durs, fort lisses et pendants sur leurs épaules; leur teint est d’un brun fort jaunâtre, et ils ont les oreilles grandes et rehaussées. Les hommes n’ont que très peu ou point de barbe, ni de poil, qu’ils s’arrachent, ainsi que les femmes, sur toutes les parties du corps. On marie les filles dès l’âge de dix ans, et souvent elles sont mères à onze ou douze ans, mais passé l’âge de trente ans elles cessent d’avoir des enfants. La physionomie des femmes ressemble parfaitement à celle des hommes, excepté qu’elles ont les traits un peu moins grossiers, le corps plus mince, les jambes plus courtes et les pieds très petits; elles sont sujettes, comme les autres femmes, aux évacuations périodiques, mais faiblement et en très petite quantité; toutes ont les mamelles plates et petites, molles en tout temps, lors même qu’elles sont encore pucelles, et le bout de ces mamelles est toujours noir comme du charbon, défaut qui leur est commun avec les Lappones.
   Cette description de M. Klingstedt s’accorde avec celle des autres Voyageurs qui ont parlé des Samojedes, et avec ce que j’en ai dit moi-même, vol. III, p. 373; elle est seulement plus détaillée et paraît plus exacte, [p. 465] c’est ce qui m’a engagé à la rapporter ici. Le seul fait qui me semble douteux, c’est que dans un climat aussi froid, les femmes soient mûres d’aussi bonne heure; si, comme le dit cet Auteur, elles produisent communément dès l’âge de onze ou douze ans, il ne serait pas étonnant qu’elles cessent de produire à trente ans; mais j’avoue que j’ai peine à me persuader ces faits qui me paraissent contraires à une vérité générale et bien constatée, c’est que plus les climats sont chauds, et plus la production des femmes est précoce, comme toutes les autres productions de la Nature.
   M. Klingstedt dit encore dans la suite de son Mémoire, que les Samojedes ont la vue perçante, l’ouïe fine et la main sûre; qu’ils tirent de l’arc avec une justesse admirable, qu’ils sont d’une légèreté extraordinaire à la course, et qu’ils ont au contraire le goût grossier, l’odorat faible, le tact rude et émoussé.
   La chasse leur fournit leur nourriture ordinaire en hiver, et la pêche en été; leurs rennes sont leurs seules richesses, ils en mangent la chair toujours crue, et en boivent avec délices le sang tout chaud, ils ne connaissent point l’usage d’en tirer le lait; ils mangent aussi le poisson cru. Ils se font des tentes couvertes de peaux de rennes, et les transportent souvent d’un lieu à un autre; ils n’habitent pas sous terre, comme quelques Écrivains l’ont assuré; ils se tiennent toujours éloignés à quelque distance les uns des autres, sans jamais former de société: ils donnent des rennes pour avoir les filles dont ils font leurs femmes, il leur est permis d’en avoir autant qu’il leur plaît, la plupart se bornent à deux femmes, et il est rare qu’ils en aient plus de cinq; il y a des filles pour lesquelles ils payent au père cent et jusqu’à cent cinquante rennes: mais ils sont en  [p. 466] droit de renvoyer leurs femmes et reprendre leurs rennes, s’ils ont lieu d’en être mécontents; si la femme confesse qu’elle a eu commerce avec quelque homme de Nation étrangère, ils la renvoient immédiatement à ses parents; ainsi ils n’offrent pas, comme le dit M. de Buffon, leurs femmes et leurs filles aux Étrangers.
   Je l’ai dit en effet d’après les témoignages d’un si grand nombre de Voyageurs, que le fait ne me paraissoit pas douteux. Je ne sais même si M. Klingstedt est en droit de nier ces témoignages, n’ayant vu des Samojedes que ceux qui viennent à Archangel ou dans les autres lieux de la Russie, et n’ayant pas parcouru leur pays comme les Voyageurs dont j’ai tiré les faits que j’ai rapportés fidèlement. Dans un peuple sauvage, stupide et grossier, tel que M. Klingstedt peint lui-même ces Samojedes, lesquels ne font jamais de société, qui prennent des femmes en tel nombre qu’il leur plaît, qui les renvoient lorsqu’elles déplaisent, serait-il étonnant de les voir offrir au moins celles-ci aux Étrangers? Y a-t-il dans un tel peuple des lois communes, des coutumes constantes? Les Samojedes, voisins de Jeniscé, se conduisent-ils comme ceux des environs de Petzora, qui sont éloignés de plus de quatre cents lieues? M. Klingstedt n’a vu que ces derniers, il n’a jugé que sur leur rapport; néanmoins ces Samojedes occidentaux ne connaissent pas ceux qui sont à l’orient, et n’ont pu lui en donner de justes informations, et je persiste à m’en rapporter aux témoignages précis des Voyageurs qui ont parcouru tout le pays; je puis donner un exemple à ce sujet que M. Klingstedt ne doit pas ignorer, car je le tire des voyageurs Russes.  
   [p. 467] Au nord du Kamtschatka sont les Koriaques sédentaires et fixes, établis sur toute la partie supérieure du Kamtschatka depuis la rivière Ouka jusqu’à celle d’Anadir, ces Koriaques sont bien plus semblables aux Kamtschakales que les Koriaques errants qui en diffèrent beaucoup par les traits et par les mœurs. Ces Koriaques errants tuent leurs femmes et leurs amans lorsqu’ils les surprennent en adultère; au contraire les Koriaques fixes, offrent par politesse leurs femmes aux étrangers, et ce serait une injure de leur refuser de prendre leur place dans le lit conjugal[5]. Ne peut-il pas en être de même chez les Samojedes dont d’ailleurs les usages et les mœurs sont à peu près les mêmes que celles des Koriaques?
   Voici maintenant ce que M. Klingstedt dit au sujet des Lappons:
   Ils ont la physionomie semblable à celle des Finnois, dont on ne peut guère les distinguer, excepté qu’ils ont l’os de la mâchoire supérieure un peu plus fort et plus élevé; outre cela ils ont les yeux bleus, gris et noirs, ouverts et formés comme ceux des autres Nations de l’Europe; leurs cheveux sont de différentes couleurs, quoiqu’ils tirent ordinairement sur le brun foncé et sur le noir; ils ont le corps robuste et bien fait les hommes ont la barbe fort épaisse, et du poil, ainsi que les femmes, sur toutes les parties du corps où la Nature en produit ordinairement; ils sont pour la plupart d’une taille au-dessous de la médiocre: enfin comme il y a beaucoup d’affinité entre leur langue et celle des Finnois, au lieu qu’à cet égard ils diffèrent entièrement des Samojedes, c’est une preuve évidente que ce n’est qu’aux Finnois que les Lappons doivent leur origine. Quant aux Samojedes, ils descendent sans doute de quelque [p. 468] race tartare des anciens habitants de Sibérie… On a débité beaucoup de fables au sujet des Lappons; par exemple, on a dit qu’ils lancent le javelot avec une adresse extraordinaire, et il est pourtant certain, qu’au moins à présent, ils en ignorent entièrement l’usage, de même que celui de l’arc et des flèches, ils ne se servent que de fusils dans leurs chasses. La chair d’ours ne leur sert jamais de nourriture, ils ne mangent rien de cru, pas même le poisson, mais c’est ce que font toujours les Samojedes; ceux-ci ne font aucun usage de sel, au lieu que les Lappons en mettent dans tous leurs aliments. Il est encore faux qu’ils fassent de la farine avec des os de poisson broyés, c’est ce qui n’est en usage que chez quelques Finnois habitants de la Carélie, au lieu que les Lappons ne se servent que de cette substance douce et tendre, ou de cette pellicule fine et déliée qui se trouve sous l’écorce du sapin, et dont ils font provision au mois de mai; après l’avoir bien fait sécher ils la réduisent en poudre, et en mêlent avec la farine dont ils font leur pain. L’huile de baleine ne leur sert jamais de boisson, mais il est vrai qu’ils emploient aux apprêts de leurs poissons, l’huile fraîche qu’on tire des foies et des entrailles de la morue, huile qui n’est point dégoûtante, et n’a aucune mauvaise odeur tant qu’elle est fraîche. Les hommes et les femmes portent des chemises, le reste de leurs habillements est semblable à celui des Samojedes qui ne connaissent point l’usage du linge… Dans plusieurs relations il est fait mention des Lappons indépendants, quoique je ne sache guère qu’il y en ait, à moins qu’on ne veuille faire passer pour tels un petit nombre de familles établies sur les frontières, qui se trouvent dans l’obligation de payer le tribut à trois Souverains. Leurs chasses et leurs pêches, dont ils vivent uniquement, demandent qu’ils changent souvent de demeure, ils passent sans façon d’un territoire à l’autre; d’ailleurs c’est la seule race de Lappons entièrement semblables aux autres, qui n’ait pas encore embrassé le Christianisme, et qui tiennent encore beaucoup du sauvage; ce n’est que chez eux que se trouvent la polygamie et des usages superstitieux.… Les [p. 469] Finnois ont habité, dans les temps reculés, la plus grande partie des contrées du Nord.
   En comparant ce récit de M. Klingstedt avec les relations des Voyageurs et des témoins qui l’ont précédé, il est aisé de reconnaître que depuis environ un siècle, les Lappons se sont en partie civilisés; ceux que l’on appelle Lappons-Moscovites, et qui sont les seuls qui fréquentent à Archangel, les seuls par conséquent que M. Klingstedt ait vus, ont adopté en entier la religion et en partie les mœurs Russes; il y a eu par conséquent des alliances et des mélanges. Il n’est donc pas étonnant qu’ils n’aient plus aujourd’hui les mêmes superstitions, les mêmes usages bizarres qu’ils avoient dans le temps des Voyageurs qui ont écrit; on ne doit donc pas les accuser d’avoir débité des fables; ils ont dit, et j’ai dit d’après eux, ce qui était alors et ce qui est encore chez les Lappons sauvages: on n’a pas trouvé et l’on ne trouvera pas chez eux des yeux bleus et de belles femmes, et si l’Auteur en a vu parmi les Lappons qui viennent à Archangel, rien ne prouve mieux le mélange qui s’est fait avec les autres nations, car les Suédois et les Danois ont aussi policé leurs plus proches voisins Lappons; et dès que la religion s’établit et devient commune à deux peuples, tous les mélanges s’ensuivent, soit au moral pour les opinions, soit au physique pour les actions.
   Tout ce que nous avons dit d’après les relations faites il y a quatre-vingts ou cent ans, ne doit donc s’appliquer [p. 470] qu’aux Lappons qui n’ont pas embrassé le christianisme; leurs races sont encore pures et leurs figures telles que nous les avons présentées. Les Lappons, dit M. Klingstedt, ressemblent par la physionomie aux autres peuples de l’Europe, et particulièrement aux Finnois, à l’exception que les Lappons ont les os de la mâchoire supérieure plus élevés; ce dernier trait les rejoint aux Samojedes, leur taille au-dessous de la médiocre les y réunit encore, ainsi que leurs cheveux noirs ou d’un brun foncé; ils ont du poil et de la barbe parce qu’ils ont perdu l’usage de se l’arracher comme font les Samojedes. Le teint des uns et des autres est de la même couleur; les mamelles des femmes également molles et les mamelons également noirs dans les deux nations.
   Les habillements y sont les mêmes; le soin des rennes, la chasse, la pêche, la stupidité et la paresse la même. J’ai donc bien le droit de persister à dire que les Lappons et les Samojedes ne sont qu’une seule et même espèce ou race d’hommes très différente de ceux de la zone tempérée.
   Si l’on prend la peine de comparer la relation récente de M. Hœgstrœm avec le récit de M. Klingstedt, on sera convaincu, que quoique les usages des Lappons aient un peu varié, ils sont néanmoins les mêmes en général qu’ils étaient jadis, et tels que les premiers relateurs les ont représentés:
   Ils sont, dit M. Hœgstrœm, d’une petite taille, d’un teint basané… Les femmes, dans le temps de leurs maladies périodiques, se tiennent à la porte des tentes et mangent seules.… Les Lappons [p. 471] furent de tout temps des hommes pasteurs, ils ont de grands troupeaux de rennes, dont ils font leur nourriture principale; il n’y a guère de familles qui ne consomment au moins un renne par semaine, et ces animaux leur fournissent encore du lait abondamment, dont les pauvres se nourrissent. Ils ne mangent pas par terre comme les Groenlandais et les Kamtschakales, mais dans des plats faits de gros drap, ou dans des corbeilles posées sur une table; ils préfèrent pour leur boisson, l’eau de neige fondue, à celle des rivières… des cheveux noirs, des joues enfoncées, le visage large, le menton pointu, sont les traits communs aux deux sexes. Les hommes ont peu de barbe et la taille épaisse, cependant ils sont très légers à la course.… Ils habitent sous des tentes faites de peaux de rennes ou de drap, ils couchent sur des feuilles, sur lesquelles ils étendent une ou plusieurs peaux de rennes.… Ce peuple en général est errant plutôt que sédentaire; il est rare que les Lappons restent plus de quinze jours dans le même endroit, aux approches du printemps la plupart se transportent avec leurs familles, à vingt ou trente milles de distance dans la montagne, pour tâcher d’éviter de payer le tribut… Il n’y a aucun siége dans leurs tentes, chacun s’assied par terre… ils attèlent les rennes à des traîneaux pour transporter leurs tentes et autres effets, ils ont aussi des bateaux pour voyager sur l’eau et pour pêcher.… Leur première arme est l’arc simple sans poignée, sans mire, d’environ une toise de longueur.… Ils baignent leurs enfants au sortir du sein de leur mère, dans une décoction d’écorce d’aulne.…
   Quand les Lappons chantent, on dirait qu’ils hurlent, ils ne font aucun usage de la rime, mais ils ont des refrains très fréquents… Les femmes Lappones sont robustes, elles enfantent avec peu de douleur, elles baignent souvent leurs enfants en les plongeant jusqu’au cou dans l’eau froide: toutes les mères nourrissent leurs enfants, et dans le besoin elles y suppléent par du lait de rennes.… La superstition de ce peuple est idiote, puérile, extravagante, basse et honteuse; chaque personne, chaque année, chaque mois, chaque semaine a [p. 472] son Dieu; tous, même ceux qui sont Chrétiens, ont des idoles, ils ont des formules de divination, des tambours magiques, et certains nœuds avec lesquels ils prétendent lier ou délier les vents[6].
   On voit par le récit de ce Voyageur moderne, qu’il a vu et jugé les Lappons différemment de M. Klingstedt, et plus conformément aux anciennes relations; ainsi la vérité est, qu’ils sont encore à très peu près tels que nous les avons décrits. M. Hœgstrœm dit, avec tous les Voyageurs qui l’ont précédé, que les Lappons ont peu de barbe; M. Klingstedt seul assure qu’ils ont la barbe épaisse et bien fournie, et donne ce fait comme preuve qu’ils diffèrent beaucoup des Samojedes; il en est de même de la couleur des cheveux; tous les relateurs s’accordent à dire que leurs cheveux sont noirs, le seul M. Klingstedt dit qu’il se trouve parmi les Lappons des cheveux de toutes couleurs et des yeux bleus et gris; si ces faits sont vrais, ils ne démentent pas pour cela les Voyageurs, ils indiquent seulement que M. Klingstedt a jugé des Lappons en général par le petit nombre de ceux qu’il a vus, et dont probablement ceux aux yeux bleus et à cheveux blonds, proviennent du mélange de quelques Danois, Suédois ou Moscovites blonds, avec les Lappons.
   M. Hœgstrœm s’accorde avec M. Klingstedt à dire, que les Lappons tirent leur origine des Finnois; cela peut être vrai; néanmoins cette question exige quelque discussion. Les premiers Navigateurs qui aient fait le tour [p. 473] entier des côtes septentrionales de l’Europe, sont Othere et Wulfstan dans le temps du roi Ælfred Anglo-Saxon, auquel ils en firent une relation, que ce Roi géographe nous a conservée, et dont il a donné la carte avec les noms propres de chaque contrée dans ce temps, c’est-à-dire, dans le neuvième siècle[7]: cette carte comparée avec les cartes récentes, démontre que la partie occidentale des côtes de Norwège jusqu’au soixante-cinquième degré, s’appelait alors Halgoland. Le navigateur Othere vécut pendant quelque temps chez ces Norvégiens qu’il appelle Northmen. De-là, il continua sa route vers le nord, en côtoyant les terres de la Lapponie, dont il nomme la partie méridionale Finna, et la partie boréale Terfenna: il parcourut en six jours de navigation trois cents lieues, jusqu’auprès du cap nord qu’il ne put doubler d’abord faute d’un vent d’ouest; mais après un court séjour dans les terres voisines de ce cap, il le dépassa et dirigea sa navigation à l’est pendant quatre jours, ainsi il côtoya le cap nord jusqu’au-delà de Wardhus; ensuite par un vent de nord il tourna vers le midi, et ne s’arrêta qu’auprès de l’embouchure d’une grande rivière habitée par des peuples appelés Beormas, qui, selon son rapport, furent les premiers habitants sédentaires qu’il eût trouvés dans tout le cours de cette navigation; n’ayant, dit-il, point vu d’habitants fixes sur les côtes de Finna et de Terfenna, (c’est-à-dire sur toutes les côtes de la Lapponie) [p. 474] mais seulement des chasseurs et des pêcheurs, encore en assez petit nombre. Nous devons observer que la Lapponie s’appelle encore aujourd’hui Finmark ou Finnamark en Danois, et que dans l’ancienne langue Danoise, mark signifie contrée. Ainsi nous ne pouvons douter qu’autrefois la Lapponie ne se soit appelée Finna; les Lappons par conséquent étaient alors les Finnois, et c’est probablement ce qui a fait croire que les Lappons tiraient leur origine des Finnois. Mais si l’on fait attention que la Finlande d’aujourd’hui est située entre l’ancienne terre de Finna (ou Lapponie méridionale), le golfe de Bothnie, celui de Finlande et le lac Ladoga, et que cette même contrée que nous nommons maintenant Finlande, s’appelait alors Cwenland et non pas Finmark ou Finland; on doit croire que les habitants de Cwenland, aujourd’hui les Finlandois ou Finnois étaient un peuple différent des vrais et anciens Finnois qui sont les Lappons; et de tout temps la Cwenland ou Finlande d’aujourd’hui n’étant séparée de la Suède et de la Livonie que par des bras de mer assez étroits, les habitants de cette contrée ont dû communiquer avec ces deux nations; aussi les Finlandois actuels sont-ils semblables aux habitants de la Suède ou de la Livonie, et en même temps très différents des Lappons ou Finnois d’autrefois, qui, de temps immémorial, ont formé une espèce ou race particulière d’hommes.
   A l’égard des Beormas ou Bormais, il y a, comme je l’ai dit, toute apparence que ce sont les Borandais ou [p. 475] Borandiens, et que la grande rivière dont parlent Othere et Wulfstan, est le fleuve Petzora et non la Dwina; car ces anciens Voyageurs trouvèrent des vaches marines sur les côtes de ces Beormas, et même ils en rapportèrent des dents au roi Ælfred. Or, il n’y a point de morses ou vaches marines dans la mer baltique, ni sur les côtes occidentales, septentrionales et orientales de la Lapponie, on ne les a trouvées que dans la mer blanche et au-delà d’Archangel, dans les mers de la Sibérie septentrionale, c’est-à-dire, sur les côtes des Borandiens et des Samojedes.
   Au reste, depuis un siècle, les côtes occidentales de la Lapponie ont été bien reconnues et même peuplées par les Danois; les côtes orientales l’ont été par les Russes, et celles du golfe de Bothnie par les Suédois; en sorte qu’il ne reste en propre aux Lappons qu’une petite partie de l’intérieur de leur presqu’île.
   À Egedesminde, dit M.P. au soixante-huitième degré dix minutes de latitude, il y a un Marchand, un Assistant et des Matelots Danois qui y habitent toute l’année. Les loges des Christians-haab et de Claus-haven, quoique situées à soixante-huit degrés trente-quatre minutes de latitude, sont occupées par deux Négociants en chef, deux Aides et un train de Mousses; ces loges, dit l’Auteur, touchent l’embouchure de l’Eyssiord… À Jacob-haven, au soixante-neuvième degré, cantonnent en tout temps deux Assistans de la Compagnie du Groënland, avec deux Matelots et un Prédicateur pour le service des Sauvages.… À Rittenbenk, au soixante-neuvième degré trente-sept minutes, est l’établissement fondé en 1755 par le Négociant Dalager; il y a un Commis, des Pêcheurs, etc.… La maison de pêche de [p. 476] Noogsoack, au soixante-onzième degré six minutes, est tenue par un Marchand, avec un train convenable; et les Danois qui y séjournent depuis ce temps, sont sur le point de reculer encore de quinze lieues vers le nord leur habitation.
   Les Danois se sont donc établis jusqu’au soixante-onzième ou soixante-douzième degré, c’est-à-dire à peu de distance de la pointe septentrionale de la Lapponie; et de l’autre côté les Russes ont les établissements de Waranger et de Ommegan, sur la côte orientale, à la même hauteur à peu près de soixante-onze et soixante-douze degrés, tandis que les Suédois ont pénétré fort avant dans les terres au-dessus du golfe de Bothnie, en remontant les rivières de Calis, de Tornëo, de Kimi, et jusqu’au soixante-huitième degré, où ils ont les établissements de Lapyerf et Piala. Ainsi les Lappons sont resserrés de toutes parts, et bientôt ce ne sera plus un peuple, si, comme le dit M. Klingstedt, ils sont dès aujourd’hui réduits à douze cents familles.
   Quoique depuis longtemps les Russes aillent à la pêche des baleines jusqu’au golfe Linchidolin, et que dans ces dernières trente ou quarante années ils aient entrepris plusieurs grands voyages en Sibérie, jusqu’au Kamtschatka, je ne sache pas qu’ils aient rien publié sur la contrée de la Sibérie septentrionale au-delà des Samojedes, du côté de l’orient, c’est-à-dire au-delà du fleuve Jeniscé; cependant il y a une vaste terre située sous le cercle polaire, et qui s’étend beaucoup au-delà vers le nord, laquelle est désignée sous le nom de Piasida, [p. 477] et bornée à l’occident par le fleuve Jeniscé jusqu’à son embouchure, à l’orient par le golfe Linchidolin, au nord par les terres découvertes en 1664 par Jelmorsem, auxquelles on a donné le nom Jelmorland, et au midi par les Tartares Tunguses: cette contrée qui s’étend depuis le soixante-troisième jusqu’au soixante-treizième degré de hauteur, contient des habitants qui sont désignés sous le nom de Patati, lesquels, par le climat et par leur situation le long des côtes de la mer, doivent ressembler beaucoup aux Lappons et aux Samojedes, ils ne sont même séparés de ces derniers que par le fleuve Jeniscé; mais je n’ai pu me procurer aucune relation ni même aucune notice sur ces peuples Patates que les Voyageurs ont peut-être réunis avec les Samojedes ou avec les Tunguses.
   En avançant toujours vers l’orient et sous la même latitude, on trouve encore une grande étendue de terre située sous le cercle polaire, et dont la pointe s’étend jusqu’au soixante-treizième degré; cette terre forme l’extrémité orientale et septentrionale de l’ancien continent: on y a indiqué des habitants, sous le nom de Schelati et Tsuktschi, dont nous ne connaissons presque rien que le nom[8]. Nous pensons néanmoins que comme ces [p. 478] peuples sont au nord de Kamtschatka, les Voyageurs Russes les ont réunis, dans leurs relations, avec les
   Kamtschatkales et les Koriaques, dont ils nous ont donné de bonnes descriptions qui méritent d’être ici rapportées.
   Les Kamtschatkales, dit M. Steller, sont petits et basanés; ils ont les cheveux noirs, peu de barbe, le visage large et plat, le nez écrasé, les traits irréguliers, les yeux enfoncés, la bouche grande, les lèvres épaisses, les épaules larges, les jambes grêles et le ventre pendant[9].
   Cette description, comme l’on voit, rapproche beaucoup les Kamtschatkales des Samojedes ou des Lappons, qui néanmoins en sont si prodigieusement éloignés qu’on ne peut pas même soupçonner qu’ils viennent les uns des autres, et leur ressemblance ne peut provenir que de l’influence du climat qui est le même, et qui par conséquent a formé des hommes de même espèce, à mille lieues de distance les uns des autres.
   Les Koriaques habitent la partie septentrionale du Kamtschatka, ils sont errants comme les Lappons, et ils ont des troupeaux de rennes qui font toutes leurs [p. 479] richesses. Ils prétendent guérir les maladies en frappant sur des espèces de petits tambours: les plus riches épousent plusieurs femmes qu’ils entretiennent dans des endroits séparés, avec des rennes qu’ils leur donnent.
   Ces Koriaques errants diffèrent des Koriaques fixes ou sédentaires, non seulement par les mœurs, mais aussi un peu par les traits; les Koriaques sédentaires ressemblent aux Kamtschakales, mais les Koriaques errants sont encore plus petits de taille, plus maigres, moins robustes, moins courageux; ils ont le visage ovale, les yeux ombragés de sourcils épais, le nez court et la bouche grande; les vêtements des uns et des autres sont de peaux de rennes, et les Koriaques errants vivent sous des tentes et habitent partout où il y a de la mousse pour leurs rennes[10]. Il paraît donc que cette vie errante des Lappons, des Samojedes et des Koriaques, tient au pâturage des rennes; comme ces animaux font non seulement tout leur bien, mais qu’ils leur sont utiles et très nécessaires, ils s’attachent à les entretenir et à les multiplier; ils sont donc forcés de changer de lieu, dès que leurs troupeaux en ont consommé les mousses.
   Les Lappons, les Samojedes et les Koriaques, si semblables par la taille, la couleur, la figure, le naturel et les mœurs, doivent donc être regardés comme une même espèce d’homme, une même race dans l’espèce humaine prise en général, quoiqu’il soit bien certain qu’ils ne sont pas de la même nation. Les rennes des [p. 480] Koriaques ne proviennent pas des rennes Lappones, et néanmoins ce sont bien des animaux de même espèce; il en est de même des Koriaques et des Lappons, leur espèce ou race est la même, et sans provenir l’une de l’autre,  elles proviennent également de leur climat, dont les influences sont les mêmes.
   Cette vérité peut se prouver encore par la comparaison des Groenlandais avec les Koriaques, les Samojedes et les Lappons, quoique les Groenlandais paraissent être séparés des uns et des autres par d’assez grandes étendues de mer, ils ne leur ressemblent pas moins, parce que le climat est le même; il est donc très inutile pour notre objet, de rechercher si les Groenlandais tirent leur origine des Islandais ou des Norvégiens, comme l’ont avancé plusieurs Auteurs; ou si, comme le prétend M.P. ils viennent des Américains[11]. Car de quelque part que les hommes d’un pays quelconque, tirent leur première origine, le climat où ils s’habitueront, influera si fort, à la longue, sur leur premier état de Nature, qu’après un certain nombre de générations, tous ces hommes se ressembleront, quand même ils seraient arrivés de différentes contrées fort éloignées les unes des autres, et que primitivement ils eussent été très dissemblables entre eux; que les Groenlandais soient venus des Esquimaux d’Amérique ou des Islandois; que les Lappons tirent leur origine des Finlandais, des Norvégiens ou des Russes; que les Samojedes viennent [p. 481] ou non des Tartares, et les Koriaques des Monguls ou des habitants d’Yeço, il n’en sera pas moins vrai que tous ces peuples distribués sous le cercle arctique, ne soient devenus des hommes de même espèce dans toute l’étendue de ces terres septentrionales.
   Nous ajouterons à la description que nous avons donnée des Groenlandais, quelques traits tirés de la relation récente qu’en a donnée M. Crantz. Ils sont de petite taille, il y en a peu qui aient cinq pieds de hauteur; ils ont le visage large et plat, les joues rondes, mais dont les os s’élèvent en avant; les yeux petits et noirs, le nez peu saillant, la lèvre inférieure un peu plus grosse que celle d’en haut, la couleur olivâtre; les cheveux droits, roides et longs; ils ont peu de barbe, parce qu’ils se l’arrachent, ils ont aussi la tête grosse, mais les mains et les pieds petits, ainsi que les jambes et les bras; la poitrine élevée, les épaules larges et le corps bien musclé[12]. Ils sont tous chasseurs ou pêcheurs, et ne vivent que des animaux qu’ils tuent, les veaux marins et les rennes font leur principale nourriture, ils en font dessécher la chair avant de la manger, quoiqu’ils en boivent le sang tout chaud; ils mangent aussi du poisson desséché, des sarcelles et d’autres oiseaux qu’ils font bouillir dans de l’eau de mer; ils font des espèces d’omelettes de leurs œufs, qu’ils mêlent avec des baies de buisson et de l’angélique dans de l’huile de veau marin. Ils ne boivent pas de l’huile de baleine, ils ne [p. 482] s’en servent qu’à brûler, et entretiennent leurs lampes avec cette huile; l’eau pure est leur boisson ordinaire: les mères et les nourrices ont une sorte d’habillement assez ample par-derrière pour y porter leurs enfants; ce vêtement, fait de pelleteries, est chaud et tient lieu de linge et de berceau, on y met l’enfant nouveau-né tout nu. Ils sont en général si malpropres qu’on ne peut les approcher sans dégoût, ils sentent le poisson pourri; les femmes, pour corrompre cette mauvaise odeur, se lavent avec de l’urine, et les hommes ne se lavent jamais: ils ont des tentes pour l’été et des espèces de maisonnettes pour l’hiver, et la hauteur de ces habitations n’est que de cinq ou six pieds, elles sont construites ou tapissées de peaux de veaux marins et de rennes, ces peaux leur servent aussi de lits; leurs vitres sont des boyaux transparents de poissons de mer. Ils avoient des arcs, et ils ont maintenant des fusils pour la chasse; et pour la pêche, des harpons, des lances et des javelines armées de fer ou d’os de poisson; des bateaux même assez grands, dont quelques-uns portent des voiles faites du chanvre ou du lin qu’ils tirent des Européens, ainsi que le fer et plusieurs autres choses, en échange des pelleteries et des huiles de poisson qu’ils leur donnent. Ils se marient communément à l’âge de vingt ans, et peuvent, s’ils sont aisés, prendre plusieurs femmes. Le divorce, en cas de mécontentement, est non seulement permis, mais d’un usage commun; tous les enfants suivent la mère, et même après sa mort ne retournent pas auprès [p. 483] de leur père. Au reste, le nombre des enfants n’est jamais grand, il est rare qu’une femme en produise plus de trois ou quatre. Elles accouchent aisément et se relèvent dès le jour même pour travailler. Elles laissent téter leurs enfants jusqu’à trois ou quatre ans. Les femmes, quoique chargées de l’éducation de leurs enfants, des soins de la préparation des aliments, des vêtements et des meubles de toute la famille; quoique forcées de conduire les bateaux à la rame, et même de construire les tentes d’été et les huttes d’hiver, ne laissent pas malgré ces travaux continuels de vivre beaucoup plus longtemps que les hommes qui ne font que chasser ou pêcher; M. Crantz dit qu’ils ne parviennent guère qu’à l’âge de cinquante ans, tandis que les femmes vivent soixante-dix à quatre-vingts ans. Ce fait, s’il était général dans ce peuple, serait plus singulier que tout ce que nous venons d’en rapporter.
   Au reste, ajoute M. Crantz, je suis assuré par les témoins oculaires, que les Groenlandais ressemblent plus aux Kamtschatkales, aux Tunguses et aux Calmuques de l’Asie, qu’aux Lappons d’Europe. Sur la côte occidentale de l’Amérique septentrionale, vis-à-vis de Kamtschatka, on a vu des nations qui, jusqu’aux traits même, ressemblent beaucoup aux Kamtschatkales[13]. Les Voyageurs prétendent avoir observé en général dans tous les sauvages de l’Amérique septentrionale, qu’ils ressemblent beaucoup aux Tartares orientaux, surtout par les yeux, le [p. 484] peu de poil sur le corps et la chevelure longue, droite et touffue[14].
   Pour abréger, je passe sous silence les autres usages et les superstitions des Groenlandais que M. Crantz expose fort au long; il suffira de dire que ces usages, soit superstitieux, soit raisonnables, sont assez semblables à ceux des Lappons, des Samojedes et des Koriaques; plus on les comparera et plus on reconnaîtra que tous ces peuples voisins de notre pôle, ne forment qu’une seule et même espèce d’hommes, c’est-à-dire, une seule race différente de toutes les autres dans l’espèce humaine, à laquelle on doit encore ajouter celle des Esquimaux du nord de l’Amérique, qui ressemblent aux Groenlandais, et plus encore aux Koriaques du Kamtschatka, selon M. Steller.
   Pour peu qu’on descende au-dessous du cercle polaire en Europe, on trouve la plus belle race de l’humanité; les Danois, les Norvégiens, les Suédois, les Finlandais, les Russes, quoiqu’un peu différents entre eux, se ressemblent assez pour ne faire avec les Polonais, les Allemands, et même tous les autres peuples de l’Europe, qu’une seule et même espèce d’hommes diversifiée à l’infini par le mélange des différentes nations. Mais en Asie on trouve au-dessous de la zone froide, une race aussi laide que celle de l’Europe est belle, je veux parler de la race Tartare qui s’étendait autrefois depuis la Moscovie jusqu’au nord de la Chine; j’y comprends [p. 485] les Ostiaques qui occupent de vastes terres au midi des Samojedes, les Calmuques, les Jakutes, les Tunguses, et tous les Tartares septentrionaux, dont les mœurs et les usages ne sont pas les mêmes, mais qui se ressemblent tous par la figure du corps et par la difformité des traits. Néanmoins depuis que les Russes se sont établis dans toute l’étendue de la Sibérie et dans les contrées adjacentes, il y a eu nombre de mélanges entre les Russes et les Tartares, et ces mélanges ont prodigieusement changé la figure et les mœurs de plusieurs peuples de cette vaste contrée. Par exemple, quoique les anciens Voyageurs nous représentent les Ostiaques comme ressemblants aux Samojedes; quoiqu’ils soient encore errants et qu’ils changent de demeure comme eux, suivant le besoin qu’ils ont de pourvoir à leur subsistance par la chasse ou par la pêche; quoiqu’ils se fassent des tentes et des huttes de la même façon; qu’ils se servent aussi d’arcs, de flèches et de meubles d’écorce de bouleau; qu’ils aient des rennes et des femmes autant qu’ils peuvent en entretenir; qu’ils boivent le sang des animaux tout chaud; qu’en un mot, ils aient presque tous les usages des Samojedes, néanmoins M.rs Gmelin et Muller, assurent que leurs traits diffèrent peu de ceux des Russes, et que leurs cheveux sont toujours ou blonds ou roux. Si les Ostiaques d’aujourd’hui ont les cheveux blonds, ils ne sont plus les mêmes qu’ils étaient ci-devant, car tous avoient des cheveux noirs et les traits du visage à peu près semblables aux Samojedes. Au reste ces Voyageurs ont [p. 486] pu confondre le blond avec le roux, et néanmoins dans la nature de l’homme ces deux couleurs doivent être soigneusement distinguées, le roux n’étant que le brun ou le noir trop exalté, au lieu que le blond est le blanc coloré d’un peu de jaune, et l’opposé du noir ou du brun. Cela me paraît d’autant plus vraisemblable que les Wotjackes ou Tartares vagolisses ont tous les cheveux roux au rapport de ces mêmes Voyageurs, et qu’en général les roux sont aussi communs dans l’orient que les blonds y sont rares.
   A l’égard des Tunguses, il paraît par le témoignage de M.rs Gmelin et Muller, qu’ils avoient ci-devant des troupeaux de rennes et plusieurs usages semblables à ceux des Samojedes, et qu’aujourd’hui ils n’ont plus de rennes et se servent de chevaux. Ils ont, disent ces Voyageurs, assez de ressemblance avec les Calmouques, quoiqu’ils n’aient pas la face aussi large et qu’ils soient de plus petite taille; ils ont tous les cheveux noirs et peu de barbe, ils l’arrachent aussitôt qu’elle paraît, ils sont errants et transportent leurs tentes et leurs meubles avec eux. Ils épousent autant de femmes qu’il leur plaît. Ils ont des Idoles de bois ou d’argile, auxquelles ils adressent des prières pour obtenir une bonne pêche ou une chasse heureuse, ce sont les seuls moyens qu’ils aient de se procurer leur subsistance[15]. On peut inférer de ce récit, que les Tunguses font la nuance entre la race des Samojedes [p. 487] et celle des Tartares, dont le prototype ou si l’on veut la caricature, se trouve chez les Calmouques qui sont les plus laids de tous les hommes. Au reste, cette vaste partie de notre continent, laquelle comprend la Sibérie, et s’étend de Tobolk à Kamtschatka, et de la mer Caspienne à la Chine n’est peuplée que de Tartares, les uns indépendants, les autres plus ou moins soumis à l’empire de Russie ou bien à celui de la Chine; mais tous encore trop peu connus pour que nous puissions rien ajouter à ce que nous en avons dit, volume III, pages 379 et suivantes.
   Nous passerons des Tartares aux Arabes qui ne sont pas aussi différents par les mœurs qu’ils le sont par le climat. M. Nierburh, de la Société royale de Gottingen, a publié une relation curieuse et savante de l’Arabie, dont nous avons tiré quelques faits que nous allons rapporter. Les Arabes ont tous la même religion sans avoir les mêmes mœurs; les uns habitent dans des villes ou villages, les autres sous des tentes en familles séparées. Ceux qui habitent les villes travaillent rarement en été depuis les onze heures du matin jusqu’à trois heures du soir, à cause de la grande chaleur; pour l’ordinaire ils emploient ce temps à dormir dans un souterrain où le vent vient d’en haut par une espèce de tuyau, pour faire circuler l’air. Les Arabes tolèrent toutes les religions et en laissent le libre exercice aux Juifs, aux Chrétiens, aux Banians; ils sont plus affables pour les Étrangers, plus hospitaliers, plus généreux que les Turcs. Quand ils sont à table ils [p. 488] invitent ceux qui surviennent à manger avec eux; au contraire, les Turcs se cachent pour manger, crainte d’inviter ceux qui pourraient les trouver à table.
   La coiffure des femmes Arabes, quoique simple, est galante; elles sont toutes à demi ou au quart voilées. Le vêtement du corps est encore plus piquant, ce n’est qu’une chemise sur un léger caleçon, le tout brodé ou garni d’agréments de différentes couleurs; elles se peignent les ongles de rouge, les pieds et les mains de jaune brun, et les sourcils et le bord des paupières de noir: celles qui habitent la campagne dans les plaines, ont le teint et la peau du corps d’un jaune foncé; mais dans les montagnes on trouve de jolis visages, même parmi les paysannes. L’usage de l’inoculation, si nécessaire pour conserver la beauté, est ancien et pratiqué avec succès en Arabie; les pauvres Arabes-Bédouins qui manquent de tout, inoculent leurs enfants avec une épine, faute de meilleurs instruments.
   En général les Arabes sont fort sobres, et même ils ne mangent pas de tout à beaucoup près, soit superstition, soit faute d’appétit; ce n’est pas néanmoins délicatesse de goût, car la plupart mangent des sauterelles; depuis Babel-mandel jusqu’à Bara on enfile les sauterelles pour les porter au marché. Ils broient leur blé entre deux pierres, dont la supérieure se tourne avec la main. Les filles se marient de fort bonne heure, à neuf, dix et onze ans dans les plaines, mais dans les montagnes les parents les obligent d’attendre quinze ans.
   [p. 489] Les habitants des villes Arabes, dit M. Nierburh, surtout de celles qui sont situées sur les côtes de la mer, ou sur la frontière, ont, à cause de leur commerce, tellement été mêlés avec les Étrangers, qu’ils ont perdu beaucoup de leurs mœurs et coutumes anciennes; mais les Bédouins, les vrais Arabes, qui ont toujours fait plus de cas de leur liberté que de l’aisance et des richesses, vivent en tribus séparées sous des tentes, et gardent encore la même forme de gouvernement, les mêmes mœurs et les mêmes usages qu’avoient leurs ancêtres dès les temps les plus reculés. Ils appellent en général tous leurs nobles Schechs ou Schœch; quand ces Schechs sont trop faibles pour se défendre contre leurs voisins, ils s’unissent avec d’autres, et choisissent un d’entre eux pour leur grand Chef. Plusieurs des Grands élisent enfin, de l’aveu des petits Schechs, un plus puissant encore, qu’ils nomment Schechelkbir ou Scheches-Schiûck, et alors la famille de ce dernier donne son nom à toute la tribu… L’on peut dire qu’ils naissent tous soldats, et qu’ils sont tous pâtres. Les Chefs des grandes tribus ont beaucoup de chameaux qu’ils emploient à la guerre, au commerce, etc. les petites tribus élèvent des troupeaux de moutons… les Schechs vivent sous des tentes, et laissent le soin de l’agriculture et des autres travaux pénibles à leurs sujets qui logent dans de misérables huttes. Ces Bédouins, accoutumés à vivre en plein air, ont l’odorat très fin: les villes leur plaisent si peu, qu’ils ne comprennent pas comment des gens qui se piquent d’aimer la propreté, peuvent vivre au milieu d’un air si impur.… Parmi ces peuples, l’autorité reste dans la famille du grand ou petit Schech qui règne, sans qu’ils soient assujettis à en choisir l’aîné; ils élisent le plus capable des fils ou des parents, pour succéder au gouvernement; ils payent très peu ou rien à leurs supérieurs. Chacun des petits Schechs porte la parole pour sa famille, et il en est le chef et le conducteur: le grand Schech est obligé par-là de les regarder plus comme ses alliés que comme ses sujets; car si son gouvernement leur déplaît, et qu’ils ne puissent pas le déposer, ils conduisent leurs bestiaux [p. 490] dans la possession d’une autre tribu, qui d’ordinaire est charmée d’en fortifier son parti. Chaque petit Schech est intéressé à bien diriger sa famille, s’il ne veut pas être déposé ou abandonné.… jamais ces Bédouins n’ont pu être entièrement subjugués par des Étrangers.… mais les Arabes d’auprès de Bagdad, Mosul, Orfa, Damask et Haleb, sont en apparence soumis au Sultan.

Nous pouvons ajouter à cette relation de M. Nierburh, que toutes les contrées de l’Arabie, quoique fort éloignées les unes des autres, sont également sujettes à de grandes chaleurs, et jouissent constamment du ciel le plus serein; et que tous les monuments historiques attestent que l’Arabie était peuplée dès la plus haute antiquité. Les Arabes, avec une assez petite taille, un corps maigre, une voix grêle, ont un tempérament robuste, le poil brun, le visage basané, les yeux noirs et vifs, une physionomie ingénieuse, mais rarement agréable: ils attachent de la dignité à leur barbe, parlent peu, sans gestes, sans s’interrompre, sans se choquer dans leurs expressions; ils sont flegmatiques, mais redoutables dans la colère, ils ont de l’intelligence, et même de l’ouverture pour les sciences qu’ils cultivent peu, ceux de nos jours n’ont aucun monument de génie. Le nombre des Arabes établis dans le désert, peut monter à deux millions, leurs habits, leurs tentes, leurs cordages, leurs tapis, tout se fait avec la laine de leurs brebis, le poil de leurs chameaux et de leurs chèvres[16].
   Les Arabes, quoique flegmatiques, le sont moins que [p. 491] leurs voisins les Égyptiens; M. le chevalier Bruce qui a vécu longtemps chez les uns et chez les autres, m’assure que les Égyptiens sont beaucoup plus sombres et plus mélancoliques que les Arabes, qu’ils se sont fort peu mêlés les uns avec les autres, et que chacun de ces deux peuples conserve séparément sa langue et ses usages: cet illustre voyageur, M. Bruce, m’a encore donné les notes suivantes que je me fais un plaisir de publier.
   À l’article où j’ai dit qu’en Perse et en Turquie il y a grande quantité de belles femmes de toutes couleurs, M. Bruce ajoute qu’il se vend tous les ans à Moka plus de trois mille jeunes Abyssines, et plus de mille dans les autres ports de l’Arabie, toutes destinées pour les Turcs. Ces Abyssines ne sont que basanées, les femmes noires arrivent des côtes de la mer rouge, ou bien on les amène de l’intérieur de l’Afrique, et nommément du district de Darfour; car quoiqu’il y ait des peuples noirs sur les côtes de la mer rouge, ces peuples sont tous Mahométans, et l’on ne vend jamais les Mahométans, mais seulement les Chrétiens ou Payens, les premiers venant de l’Abyssinie, et les derniers de l’intérieur de l’Afrique.
   J’ai dit (page 423), d’après quelques relations, que les Arabes sont fort endurcis au travail; M. Bruce remarque avec raison, que les Arabes étant tous pasteurs, ils n’ont point de travail suivi, et que cela ne doit s’entendre que des longues courses qu’ils entreprennent, paraissant infatigables, et souffrant la chaleur, la faim et la soif, mieux que tous les autres hommes.
   [p. 492] J’ai dit (page 424) que les Arabes, au lieu de pain, se nourrissent de quelques graines sauvages qu’ils détrempent et pétrissent avec le lait de leur bétail. M. Bruce m’a appris que tous les Arabes se nourrissent de couscousoo, c’est une espèce de farine cuite à l’eau; ils se nourrissent aussi de lait, et surtout de celui des chameaux; ce n’est que dans les jours de fêtes qu’ils mangent de la viande, et cette bonne chère n’est que du chameau et de la brebis. A l’égard de leurs vêtements, M. Bruce dit que tous les Arabes riches sont vêtus, qu’il n’y a que les pauvres qui soient presque nus; mais qu’en Nubie la chaleur est si grande en été, qu’on est forcé de quitter ses vêtements, quelques légers qu’ils soient. Au sujet des empreintes que les Arabes se font sur la peau, il observe qu’ils font ces marques ou empreintes avec de la poudre à tirer et de la mine de plomb; ils se servent pour cela d’une aiguille et non d’une lancette. Il n’y a que quelques tribus dans l’Arabie déserte et les Arabes de Nubie qui se peignent les lèvres; mais les Nègres de la Nubie ont tous les lèvres peintes ou les joues cicatrisées et empreintes de cette même poudre noire. Au reste, ces différentes impressions que les Arabes se font sur la peau, désignent ordinairement leurs différentes tribus.
   Sur les habitants de la Barbarie, (page 425) M. Bruce assure que non seulement les enfants des Barbaresques sont fort blancs en naissant, mais il ajoute un fait que je n’ai trouvé nulle part; c’est que les femmes qui habitent dans les villes de Barbarie, sont d’une blancheur presque [p. 493] rebutante, d’un blanc de marbre qui tranche trop avec le rouge très vif de leurs joues, et que ces femmes aiment la musique et la danse, au point d’en être transportées; il leur arrive même de tomber en convulsion et en syncope lorsqu’elles s’y livrent avec excès. Ce blanc matte des femmes de Barbarie, se trouve quelquefois en Languedoc et sur toutes nos côtes de la méditerranée. J’ai vu plusieurs femmes de ces provinces avec le teint blanc mat et les cheveux bruns ou noirs.
   Au sujet de Cophtes, (page 427) M. Bruce observe qu’ils sont les ancêtres des Égyptiens actuels, et qu’ils étaient autrefois Chrétiens et non Mahométans; que plusieurs de leurs descendants sont encore Chrétiens, et qu’ils sont obligés de porter une sorte de turban différent et moins honorable que celui des Mahométans. Les autres habitants de l’Égypte sont des Arabes-sarasins qui ont conquis le pays, et se sont mêlés par force avec les naturels. Ce n’est que depuis très peu d’années (dit M. Bruce) que ces maisons de piété ou plutôt de libertinage, établies pour le service des Voyageurs ont été supprimées, ainsi cet usage a été aboli de nos jours.
   Au sujet de la taille des Égyptiens, (page 428) M. Bruce observe que la différence de la taille des hommes qui sont assez grands et menus, et des femmes qui généralement sont courtes et trapues en Égypte, surtout dans les campagnes, ne vient pas de la Nature, mais de ce que les garçons ne portent jamais de fardeaux sur la tête; au lieu que les jeunes filles de la campagne vont tous les [p. 494] jours plusieurs fois chercher de l’eau du Nil, qu’elles portent toujours dans une jarre sur leur tête, ce qui leur affaisse le cou et la taille, les rend trapues et plus carrées aux épaules; elles ont néanmoins les bras et les jambes bien faits, quoique fort gros; elles vont presque nues, ne portant qu’un petit jupon très court. M. Bruce remarque aussi que, comme je l’ai dit, le nombre des aveugles en Égypte est très considérable, et qu’il y a vingt-cinq mille personnes aveugles nourries dans les hôpitaux de la seule ville du Caire.
   Au sujet du courage des Égyptiens, (page 429) M. Bruce observe qu’ils n’ont jamais été vaillants, qu’anciennement ils ne faisaient la guerre qu’en prenant à leur solde des troupes étrangères; qu’ils avoient une si grande peur des Arabes, que pour s’en défendre il avoient bâti une muraille depuis Pelusium jusqu’à Héliopolis, mais que ce grand rempart n’a pas empêché les Arabes de les subjuguer. Au reste, les Égyptiens actuels sont très paresseux, grands buveurs d’eau-de-vie, si tristes et si mélancoliques qu’ils ont besoin de plus de fêtes qu’aucun autre peuple. Ceux qui sont Chrétiens ont beaucoup plus de haine contre les Catholiques romains que contre les Mahométans.
   Au sujet des Nègres, (page 448) M. Bruce m’a fait une remarque de la dernière importance; c’est qu’il n’y a de Nègres que sur les côtes, c’est-à-dire, sur les terres basses de l’Afrique, et que dans l’intérieur de cette partie du monde, les hommes sont blancs, même sous l’Équateur; ce qui prouve encore plus démonstrativement que je [p. 495] n’avais pu le faire, qu’en général la couleur des hommes dépend entièrement de l’influence et de la chaleur du climat, et que la couleur noire est aussi accidentelle dans l’espèce humaine que le basané, le jaune ou le rouge; enfin que cette couleur noire ne dépend uniquement, comme je l’ai dit, que des circonstances locales et particulières à certaines contrées où la chaleur est excessive.
   Les Nègres de la Nubie (m’a dit M. Bruce) ne s’étendent pas jusqu’à la mer rouge; toutes les côtes de cette mer sont habitées ou par les Arabes ou par leurs descendants. Dès le huitième degré de latitude nord, commence le peuple de Galles, divisé en plusieurs Tribus, qui s’étendent peut-être de-là jusqu’aux Hottentots, et ces peuples de Galles sont pour la plupart blancs. Dans ces vastes contrées, comprises entre le dix-huitième degré de latitude nord et le dix-huitième degré de latitude sud, on ne trouve des Nègres que sur les côtes et dans les pays-bas voisins de la mer, mais dans l’intérieur où les terres sont élevées et montagneuses, tous les hommes sont blancs. Ils sont même presque aussi blancs que les Européens, parce que toute cette terre de l’intérieur de l’Afrique est fort élevée sur la surface du globe, et n’est point sujette à d’excessives chaleurs; d’ailleurs il y tombe de grandes pluies continuelles dans certaines saisons qui rafraîchissent encore la terre et l’air, au point de faire de ce climat une région tempérée. Les montagnes qui s’étendent depuis le tropique du Cancer jusqu’à la pointe de l’Afrique, partagent cette grande [p. 496] presqu’île dans sa longueur, et sont toutes habitées par des peuples blancs, ce n’est que dans les contrées où les terres s’abaissent que l’on trouve des Nègres; or elles se dépriment beaucoup du côté de l’occident vers les pays de Congo, d’Angole, etc. et tout autant du côté de l’orient vers Mélinde et Zanguebar; c’est dans ces contrées basses, excessivement chaudes, que se trouvent des hommes noirs, les Nègres à l’occident et les Caffres à l’orient. Tout le centre de l’Afrique est un pays tempéré et assez pluvieux, une terre très élevée et presque par tout peuplée d’hommes blancs ou seulement basanés et non pas noirs.
   Sur les Barbarins, (page 449) M. Bruce fait une observation, il dit que ce nom est équivoque; les habitants de Barberenna, que les Voyageurs ont appelés Barbarins, et qui habitent le haut du fleuve Niger ou Sénégal, sont en effet des hommes noirs, des Nègres même plus beaux que ceux du Sénégal. Mais les Barbarins proprement dits, sont les habitants du pays de Berber ou Barabra, situé entre le seizième et le vingt-deuxième ou vingt-troisième degré de latitude nord; ce pays s’étend le long des deux bords du Nil, et comprend la contrée de Dongola. Or les habitants de cette terre, qui sont les vrais Barbarins voisins des Nubiens, ne sont pas noirs comme eux; ils ne sont que basanés, ils ont des cheveux et non pas de la laine, leur nez n’est point écrasé, leurs lèvres sont minces, enfin ils ressemblent aux Abyssins montagnards, desquels ils ont tiré leur origine.
   [p. 497] À l’égard de ce que j’ai dit de la boisson ordinaire des Éthiopiens ou Abyssins, M. Bruce remarque qu’ils n’ont point l’usage des tamarins, que cet arbre leur est même inconnu. Ils ont une graine qu’on appelle Teef[17], de laquelle ils font du pain, ils en font aussi une espèce de bière en la laissant fermenter dans l’eau, et cette liqueur a un goût aigrelet qui a pu la faire confondre avec la boisson faite de tamarins.
   Au sujet de la langue des Abyssins, que j’ai dit (page 450) n’avoir aucune règle, M. Bruce observe [p. 498] qu’il y a à la vérité plusieurs langues en Abyssinie, mais que toutes ces langues sont à peu près assujetties aux mêmes règles que les autres langues orientales: la manière d’écrire des Abyssins est plus lente que celle des Arabes, ils écrivent néanmoins presque aussi vite que nous. Au sujet de leurs habillements et de leur manière de se saluer, M. Bruce assure que les Jésuites ont fait des contes dans leurs Lettres édifiantes, et qu’il n’y a rien de vrai de tout ce qu’ils disent sur cela: les Abyssins se saluent sans cérémonie, ils ne portent point d’écharpes, mais des vêtements fort amples, dont j’ai vu les dessins dans les portefeuilles de M. Bruce.
   Sur ce que j’ai dit des Acridophages ou mangeurs de sauterelles, (page 451) M. Bruce observe qu’on mange des sauterelles, non seulement dans les déserts voisins de l’Abyssinie, mais aussi dans la Libye intérieure près le Palus-tritonides, et dans quelques endroits du royaume de Maroc. Ces peuples font frire ou rôtir les sauterelles avec du beurre, ils les écrasent ensuite pour les mêler avec du lait et en faire des gâteaux. M. Bruce dit avoir souvent mangé de ces gâteaux sans en avoir été incommodé.
   J’ai dit (page 452) que vraisemblablement les Arabes ont autrefois envahi l’Éthiopie ou Abyssinie, et qu’ils en ont chassé les naturels du pays. Sur cela M. Bruce observe que les historiens Abyssins qu’il a lus, assurent que de tout temps ou du moins très anciennement, l’Arabie heureuse appartenait au contraire à l’empire d’Abyssinie; et cela s’est en effet trouvé vrai à l’avènement de Mahomet.
   [p. 499] Les Arabes ont aussi des époques ou dates fort anciennes de l’invasion des Abyssins en Arabie, et de la conquête de leur propre pays. Mais il est vrai qu’après Mahomet, les Arabes se sont répandus dans les contrées basses de l’Abyssinie, les ont envahies et se sont étendus le long des côtes de la mer jusqu’à Mélinde, sans avoir jamais pénétré dans les terres élevées de l’Éthiopie ou haute Abyssinie; ces deux noms n’expriment que la même région, connue des anciens sous le nom d’Éthiopie, et des modernes sous celui d’Abyssinie.
(Page 482). J’ai fait une erreur en disant que les Abyssins et les peuples de Mélinde ont la même religion. Car les Abyssins sont Chrétiens, et les habitants de Mélinde sont Mahométans, comme les Arabes qui les ont subjugués; cette différence de religion semble indiquer que les Arabes ne se sont jamais établis à demeure dans la haute Abyssinie.
   Au sujet des Hottentots et de cette excroissance de peau que les Voyageurs ont appelée le tablier des Hottentotes, et que Thévenot dit se trouver aussi chez les Égyptiennes; M. Bruce assure, avec toute raison, que ce fait n’est pas vrai pour les Égyptiennes, et très douteux pour les Hottentotes. Voici ce qu’en rapporte M. le vicomte de Querhoënt dans le journal de son voyage, qu’il a eu la bonté de me communiquer[18].
   [p. 500] Il est faux que les femmes Hottentotes aient un tablier naturel qui recouvre les parties de leur sexe; tous les habitants du cap de Bonne-espérance assurent le contraire, et je l’ai ouï dire au Lord Gordon qui était aller passer quelque temps chez ces peuples pour en être certain, mais il m’a assuré en même temps que toutes les femmes qu’il avait vues avoient deux protubérances charnues qui sortaient d’entre les grandes lèvres au-dessus du clitoris, et tombaient d’environ deux ou trois travers de doigt, qu’au premier coup d’œil, ces deux excroissances ne paraissaient point séparées. Il m’a dit aussi que quelquefois ces femmes s’entouraient le ventre de quelque membrane d’animal, et que c’est ce qui aura pu donner lieu à l’histoire du tablier. Il est fort difficile de faire cette vérification, elles sont naturellement très modestes, il faut les enivrer pour en venir à bout. Ce peuple n’est pas si excessivement laid, que la plupart des Voyageurs veulent le faire accroire, j’ai trouvé qu’il avait les traits plus approchants des Européens que les Nègres d’Afrique. Tous les Hottentots que j’ai vus étaient d’une taille très médiocre, ils sont peu courageux, aiment avec excès les liqueurs fortes et paraissent fort flegmatiques. Un Hottentot et sa femme passaient dans une rue l’un auprès de l’autre, et causaient sans paraître émus; tout d’un coup je vis le mari donner à sa femme un soufflet si fort qu’il l’étendit par terre; il parut d’un aussi grand sang-froid après cette action qu’auparavant; il continua sa route sans faire seulement attention à sa femme qui, revenue un instant après de son étourdissement, hâta le pas pour rejoindre son mari.
   Par une lettre que M. de Querhoënt m’a écrite le 15 février 1775, il ajoute:
   J’eusse désiré vérifier par moi-même, si le tablier des Hottentotes existe, mais c’est une chose très difficile, premièrement par la répugnance qu’elles ont de se laisser voir à des étrangers, et en second lieu par la grande distance qu’il y a entre leurs habitations et la ville du Cap dont les Hottentots s’éloignent même de plus [p. 501] en plus; tout ce que je puis vous dire à ce sujet, c’est que les Hollandois du Cap qui m’en ont parlé croient le contraire, et M. Bergh homme instruit m’a assuré qu’il avoit eu la curiosité de le vérifier par lui-même.
   Ce témoignage de M. Bergh et celui de M. Gordon me paraissent suffire pour faire tomber ce prétendu tablier, qui m’a toujours paru contre tout ordre de nature. Le fait, quoique affirmé par plusieurs Voyageurs, n’a peut-être d’autre fondement que le ventre pendant de quelques femmes malades ou mal soignées après leurs couches. Mais à l’égard des protubérances entre les lèvres, lesquelles proviennent du trop grand accroissement des nymphes; c’est un défaut connu et commun au plus grand nombre des femmes Africaines. Ainsi l’on doit ajouter foi à ce que M. de Querhoënt en dit ici d’après M. Gordon, d’autant qu’on peut joindre à leurs témoignages celui du capitaine Cook. Les Hottentotes (dit-il) n’ont pas ce tablier de chair dont on a souvent parlé: Un Médecin du Cap qui a guéri plusieurs de ces femmes de maladies vénériennes, assure qu’il a seulement vu deux appendices de chair ou plutôt de peau, tenant à la partie supérieure des lèvres, et qui ressemblaient en quelque sorte aux tettes d’une vache, excepté qu’elles étaient plates; il ajoute, qu’elles pendaient devant les parties naturelles, et qu’elles étaient de différentes longueurs dans différentes femmes; que quelques-unes n’en avoient que d’un demi pouce, et d’autres de trois à quatre pouces de long[19].


[p. 502] Sur la couleur des Nègres.

Tout ce que j’ai dit sur la cause de la couleur des Nègres me paraît de la plus grande vérité; c’est la chaleur excessive dans quelques contrées du globe qui donne cette couleur, ou pour mieux dire cette teinture aux hommes, et cette teinture pénètre à l’intérieur, car le sang des Nègres est plus noir que celui des hommes blancs. Or cette chaleur excessive ne se trouve dans aucune contrée montagneuse, ni dans aucune terre fort élevée sur le globe, et c’est par cette raison que sous l’Équateur même, les habitants du Pérou et ceux de l’intérieur de l’Afrique, ne sont pas noirs. De même cette chaleur excessive ne se trouve point sous l’Équateur, sur les côtes ou terres basses voisines de la mer du côté de l’orient, parce que ces terres basses sont continuellement rafraîchies par le vent d’est qui passe sur de grandes mers avant d’y arriver; et c’est par cette raison que les peuples de la Guyane, les Brasiliens, etc. en Amérique, ainsi que les peuples de Mélinde et des autres côtes orientales de l’Afrique, non plus que les habitants des îles méridionales de l’Asie ne sont pas noirs. Cette chaleur excessive ne se trouve donc que sur les côtes et terres basses occidentales de l’Afrique, où le vent d’est qui règne continuellement ayant à traverser une immense étendue de terre, ne peut que s’échauffer en passant et augmenter par conséquent de plusieurs degrés la température naturelle de ces contrées occidentales de l’Afrique; c’est par cette raison, c’est-à-dire, par cet excès de chaleur provenant des deux circonstances [p. 503] combinées de la dépression des terres et de l’action du vent chaud, que sur cette côte occidentale de l’Afrique on trouve les hommes les plus noirs. Les deux mêmes circonstances produisent à peu près le même effet en Nubie et dans les terres de la nouvelle Guinée; parce que dans ces deux contrées basses le vent d’est n’arrive qu’après avoir traversé une vaste étendue de terre. Au contraire lorsque ce même vent arrive après avoir traversé de grandes mers, sur lesquelles il prend de la fraîcheur, la chaleur seule de la zone torride, non plus que celle qui provient de la dépression du terrain, ne suffisent pas pour produire des Nègres, et c’est la vraie raison pourquoi il ne s’en trouve que dans ces trois régions sur le globe entier; savoir, 1.º le Sénégal, la Guinée et les autres côtes occidentales de l’Afrique; 2.º la Nubie ou Nigritie; 3.º la terre des Papous ou nouvelle Guinée: ainsi le domaine des Nègres n’est pas aussi vaste, ni leur nombre à beaucoup près aussi grand qu’on pourrait l’imaginer, et je ne sais sur quel fondement M.P. prétend que le nombre des Nègres est à celui des blancs, comme un est à vingt-trois[20]; il ne peut avoir sur cela que des aperçus bien vagues, car autant que je puis en juger, l’espèce entière des vrais Nègres est beaucoup moins nombreuse; je ne crois pas même qu’elle fasse la centième partie du genre humain, puisque nous sommes maintenant informés que l’intérieur de l’Afrique est peuplé d’hommes blancs.
   [p. 504] M.P. prononce affirmativement sur un grand nombre de choses sans citer ses garants; cela serait pourtant à désirer, surtout pour les faits importants.
   Il faut absolument, dit-il, quatre générations mêlées pour faire disparaître entièrement la couleur des Nègres, et voici l’ordre que la Nature observe dans les quatre générations mêlées.
   1.º D’un nègre et d’une femme blanche, naît le mulâtre à demi noir, à demi blanc, à longs cheveux.
   2.º Du mulâtre et de la femme blanche, provient le quarteron basané à cheveux longs.
   3.º Du quarteron et d’une femme blanche, sort l’octavon moins basané que le quarteron.
   4.º De l’octavon et d’une femme blanche, vient un enfant parfaitement blanc.
   Il faut quatre filiations en sens inverse pour noircir les blancs.
   1.º D’un blanc et d’une négresse, sort le mulâtre à longs cheveux.
   2.º Du mulâtre et de la négresse, vient le quarteron, qui a trois quarts de noir et un quart de blanc.
   3.º Du quarteron et d’une négresse, provient l’octavon, qui a sept huitièmes de noir et un huitième de blanc.
   4.º De cet octavon et de la négresse, vient enfin le vrai nègre à cheveux entortillés[21].
   Je ne veux pas contredire ces assertions de M.P. je voudrais seulement qu’il nous eût appris d’où il a tiré ces observations, d’autant que je n’ai pu m’en procurer d’aussi précises, quelques recherches que j’aie faites. On trouve dans l’histoire de l’Académie des Sciences, année 1724, page 17, l’observation ou plutôt la notice suivante:
   [p. 505] Tout le monde sait que les enfants d’un blanc et d’une noire ou d’un noir et d’une blanche, ce qui est égal, sont d’une couleur jaune, et qu’ils ont des cheveux noirs, courts et frisés; on les appelle mulâtres. Les enfants d’un mulâtre et d’une noire ou d’un noir et d’une mulâtresse, qu’on appelle griffes, sont d’un jaune plus noir et ont les cheveux noirs, de sorte qu’il semble qu’une nation originairement formée de noirs et de mulâtres retournerait au noir parfait. Les enfants des mulâtres et des mulâtresses, qu’on nomme casques, sont d’un jaune plus clair que les griffes, et apparemment une nation qui en serait originairement formée retournerait au blanc.
   Il paraît par cette notice, donnée à l’Académie par M. de Hauterive, que non seulement tous les mulâtres ont des cheveux et non de la laine, mais que les griffes nés d’un père nègre et d’une mulâtresse, ont aussi des cheveux et point de laine, ce dont je doute; il est fâcheux que l’on n’ait pas sur ce sujet important un certain nombre d’observations bien faites.


Sur les Nains de Madagascar.

Les habitants des côtes orientales de l’Afrique et de l’île de Madagascar, quoique plus ou moins noirs, ne sont pas nègres, et il y a dans les parties montagneuses de cette grande île, comme dans l’intérieur de l’Afrique des hommes blancs. On a même nouvellement débité qu’il se trouvait dans le centre de l’île, dont les terres sont les plus élevées, un peuple de Nains blancs; M. Meunier, Médecin, qui a fait quelque séjour dans cette île, m’a rapporté ce fait, et j’ai trouvé dans les papiers de feu M. Commerson la relation suivante:
   Les Amateurs du merveilleux qui nous auront sans doute su [p. 506] mauvais gré d’avoir réduit à six pieds de haut la taille prétendue gigantesque des Patagons, accepteront peut-être en dédommagement une race de pygmées qui donne dans l’excès opposé, je veux parler de ces demi hommes qui habitent les hautes montagnes de l’intérieur dans la grande île de Madagascar, et qui y forment un corps de nation considérable appelée Quimos ou Kimos en langue Madecasse.
   Ôtez-leur la parole ou donnez-là aux singes grands et petits, ce serait le passage insensible de l’espèce humaine à la gent quadrupède. Le caractère naturel et distinctif de ces petits hommes est d’être blancs ou du moins plus pâles en couleur que tous les noirs connus; d’avoir les bras très alongés, de façon que la main atteint au-dessous du genou sans plier le corps, et pour les femmes de marquer à peine leur sexe par les mamelles, excepté dans le temps qu’elles nourrissent; encore veut-on assurer que la plupart sont forcées de recourir au lait de vache pour nourrir leurs nouveaux-nés. Quant aux facultés intellectuelles, ces Quimos le disputent aux autres Malgaches (c’est ainsi qu’on appelle en général tous les naturels de Madagascar) que l’on sait être fort spirituels et fort adroits, quoique livrés à la plus grande paresse. Mais on assure que les Quimos, beaucoup plus actifs, sont aussi plus belliqueux; de façon que leur courage, étant, si je puis m’exprimer ainsi, en raison double de leur taille, ils n’ont jamais pu être opprimés par leurs voisins qui ont souvent maille à partir avec eux. Quoique attaqués avec des forces et des armes inégales, (car ils n’ont pas l’usage de la poudre et des fusils comme leurs ennemis) ils se sont toujours battus courageusement et maintenus libres dans leurs rochers; leur difficile accès contribuant sans doute beaucoup à leur conservation; ils y vivent de riz, de différents fruits, légumes et racines, et y élèvent un grand nombre des bestiaux (bœufs à bosse et moutons à grosse queue) dont ils empruntent aussi en partie leur subsistance. Ils ne communiquent avec les différentes castes Malgaches dont ils sont environnés ni par commerce, ni par alliances, ni de quelque autre manière que ce soit, tirant tous leurs besoins du sol qu’il [p. 507] possèdent. Comme l’objet de toutes les petites guerres que se font entre eux et les autres habitants de cette île, est de s’enlever réciproquement quelque bétail ou quelques esclaves, la petitesse de nos Quimos les mettant presque à l’abri de cette dernière injure, ils savent par amour de la paix se résoudre à souffrir la première jusqu’à un certain point, c’est-à-dire, que quand ils voient du haut de leurs montagnes quelque formidable appareil de guerre qui s’avance dans la plaine; ils prennent d’eux-mêmes le parti d’attacher à l’entrée des défilés par où il faudrait passer pour aller à eux quelque superflu de leurs troupeaux, dont ils font, disent-ils, volontairement le sacrifice à l’indigence de leurs frères aînés; mais avec protestation en même temps de se battre à toute outrance, si l’on passe à main armée plus avant sur leur terrain: preuve que ce n’est pas par sentiment de faiblesse, encore moins par lâcheté qu’ils font précéder les présents; leurs armes sont la sagaie et le trait qu’ils lancent on ne peut pas plus juste; on prétend que s’ils pouvaient, comme ils en ont grande envie, s’aboucher avec les Européens et en tirer des fusils et des munitions de guerre, ils passeraient volontiers de la défensive à l’offensive, contre leurs voisins qui seraient peut-être alors trop heureux de pouvoir entretenir la paix.
   À trois ou quatre journées du fort Dauphin (qui est presque dans l’extrémité du sud de Madagascar) les gens du pays montrent avec beaucoup de complaisance une suite de petits mondrains ou tertres de terre élevés en forme de tombeaux qu’ils assurent devoir leur origine à un grand massacre de Quimos défaits en plein champ par leurs ancêtres, ce qui semblerait prouver que nos braves petits guerriers ne se sont pas toujours tenus cois et rencognés dans leurs hautes montagnes, qu’ils ont peut-être aspiré à la conquête du plat-pays, et que ce n’est qu’après cette défaite calamiteuse qu’ils ont été obligés de regagner leurs âpres demeures. Quoi qu’il en soit, cette tradition constante dans ces cantons, ainsi qu’une notion généralement répandue par tout Madagascar, de l’existence encore actuelle des Quimos, ne permettent pas de douter [p. 508] qu’une partie au moins de ce qu’on en raconte ne soit véritable. Il est étonnant que tout ce qu’on sait de cette nation ne soit que recueilli des témoignages de celles qui les avoisinent; qu’on n’ait encore aucunes observations de faites sur les lieux, et que, soit les Gouverneurs des îles de France et de Bourbon, soit les Commandants particuliers des différents postes que nous avons tenus sur les côtes de Madagascar, n’aient pas entrepris de faire pénétrer à l’intérieur des terres dans le dessein de joindre cette découverte à tant d’autres qu’on aurait pu faire en même temps. La chose a été tentée dernièrement, mais sans succès: l’homme qu’on y envoyait manquant de résolution abandonna à la seconde journée son monde et ses bagages, et n’a laissé, lorsqu’il a fallu réclamer ces derniers, que le germe d’une guerre où il a péri quelques blancs et un grand nombre de noirs; la mésintelligence qui, depuis lors, a succédé à la confiance qui régnait précédemment entre les deux nations, pourrait bien pour la troisième fois devenir funeste à cette poignée de François qu’on a laissés au fort Dauphin, en retirant ceux qui y étaient anciennement. Je dis pour la troisième fois, parce qu’il y a déjà eu deux Saint-Barthélemy complètement exercées sur nos garnisons dans cette île, sans compter celle des Portugais et des Hollandais qui nous y avoient précédés.
   Pour revenir à nos Quimos et en terminer la note, j’attesterai comme témoin oculaire, que dans le voyage que je viens de faire, au fort Dauphin, (sur la fin de 1770) M. le Comte de Modave, dernier Gouverneur, qui m’avait déjà communiqué une partie de ces observations, me procura enfin la satisfaction de me faire voir parmi ses esclaves, une femme Quimose, âgée d’environ trente ans, haute de trois pieds sept à huit pouces, dont la couleur était en effet de la nuance la plus éclaircie que j’aie vu parmi les habitants de cette île; je remarquai qu’elle était très membrue dans sa petite stature, ne ressemblant point aux petites personnes fluettes, mais plutôt à une femme des proportions ordinaires dans le détail, mais seulement raccourcie dans sa hauteur..… que les [p. 509] bras en étaient effectivement très longs et atteignant, sans qu’elle se courbât, à la rotule du genou; que ses cheveux étaient courts et laineux, la physionomie assez bonne, se rapprochant plus de l’Européenne que de la Malgache, qu’elle avait habituellement l’air riant, l’humeur douce et complaisante, et le bon sens commun, à en juger par sa conduite, car elle ne savait pas parler françois. Quant au fait des mamelles, il fut aussi vérifié et il ne s’en trouva que le bouton, comme dans une fille de dix ans, sans la moindre flaccidité de la peau qui pût faire croire qu’elles fussent passées. Mais cette observation seule est bien loin de suffire pour établir une exception à la loi commune de la Nature: combien de filles et de femmes Européennes à la fleur de leur âge, n’offrent que trop souvent cette défectueuse conformation… Enfin peu avant notre départ de Madagascar, l’envie de recouvrer sa liberté, autant que la crainte d’un embarquement prochain, portèrent la petite esclave à s’enfuir dans les bois; on la ramena bien quelques jours après, mais toute exténuée et presque morte de faim, parce que se défiant des noirs comme des blancs, elle n’avait vécu pendant son marronnage que de mauvais fruits et de racines crues; c’est vraisemblablement autant à cette cause qu’au chagrin d’avoir perdu de vue les pointes des montagnes où elle était née, qu’il faut attribuer sa mort arrivée environ un mois après, à Saint-Paul, île de Bourbon, où le navire qui nous ramenait à l’île de France a relâché pendant quelques jours. M. de Modave avait eu cette Quimose en présent d’un Chef Malgache; elle avait passé par les mains de plusieurs maîtres, ayant été ravie fort jeune sur les confins de son pays.
   Tout considéré, je conclus (autant sur cet échantillon que sur les preuves accessoires) par croire assez fermement à cette nouvelle dégradation de l’espèce humaine, qui a son signalement caractéristique comme ses mœurs propres… Et si quelqu’un trop difficile à persuader, ne veut pas se rendre aux preuves alléguées, (qu’on desirerait vraiment plus multipliées) qu’il fasse du moins [p. 510] attention qu’il existe des Lappons à l’extrémité boréale de l’Europe…… que la diminution de notre taille à celle du Lappon, est à peu près graduée comme du Lappon au Quimos.… Que l’un et l’autre habitent les zones les plus froides ou les montagnes les plus élevées de la terre…… Que celles de Madagascar sont évidemment trois ou quatre fois plus exhaussées que celles de l’Isle de France; c’est-à-dire d’environ seize à dix-huit cents toises au-dessus du niveau de la mer..… Les végétaux qui croissent naturellement sur ces plus grandes hauteurs, ne semblent être que des avortons, comme le pin et le bouleau nains et tant d’autres, qui de la classe des arbres passent à celle des plus humbles arbustes, par la seule raison qu’ils sont devenus alpicoles, c’est-à-dire habitants des plus hautes montagnes… Qu’enfin ce serait le comble de la témérité, que de vouloir avant de connaître toutes les variétés de la Nature, en fixer le terme, comme si elle ne pouvait pas s’être habituée dans quelques coins de la terre, à faire sur toute une race, ce qu’elle ne nous paraît avoir qu’ébauché, que comme par écart, sur certains individus qu’on a vus par fois ne s’élever qu’à la taille des poupées ou des marionnettes.
   Je me suis permis de donner ici cette relation en entier à cause de la nouveauté, quoique je doute encore beaucoup de la vérité des allégués et de l’existence réelle d’un peuple de trois pieds et demi de taille, cela est au moins exagéré; il en sera de ces Quimos de trois pieds et demi, comme des Patagons de douze pieds; ils se sont réduits à sept ou huit pieds au plus, et les Quimos s’élèveront au moins à quatre pieds ou quatre pieds trois pouces; si les montagnes où ils habitent ont seize ou dix-huit cents toises au-dessus du niveau de la mer, il doit y faire assez froid pour les blanchir et rapetisser leur taille à la même mesure que celle des Groenlandais ou [p. 511] des Lappons, et il serait assez singulier que la Nature eût placé l’extrême du produit du froid sur l’espèce humaine dans des contrées voisines de l’Équateur; car on prétend qu’il existe dans les montagnes du Tucuman, une race de pygmées de trente-un pouces de hauteur, au-dessus du pays habité par les Patagons. On assure même que les Espagnols ont transporté en Europe quatre de ces petits hommes sur la fin de l’année 1755[22].
   Quelques Voyageurs parlent aussi d’une autre race d’Américains blancs et sans aucun poil sur le corps, qui se trouve également dans les terres voisines du Tucuman, mais tous ces faits ont grand besoin d’être vérifiés.
   Au reste, l’opinion ou le préjugé de l’existence des pygmées est extrêmement ancien; Homère, Hésiode et Aristote en font également mention. M. l’abbé Banier a fait une savante dissertation sur ce sujet, qui se trouve dans la collection des Mémoires de l’Académie des Belles-Lettres, tome V, page 101. Après avoir comparé tous les témoignages des anciens sur cette race de petits hommes, il est d’avis qu’ils formaient en effet un peuple dans les montagnes d’Éthiopie, et que ce peuple était le même que celui que les Historiens et les Géographes ont désigné depuis sous le nom de Péchiniens; mais il pense avec raison, que ces hommes, quoique de très petite taille, avoient bien plus d’une ou deux coudées de hauteur, et qu’ils étaient à peu près de la taille des [p. 512] Lappons. Les Quimos des montagnes de Madagascar, et les Péchiniens d’Éthiopie, pourraient bien n’être que la même race qui s’est maintenue dans les plus hautes montagnes de cette partie du monde.


Sur les Patagons.

Nous n’avons rien à ajouter à ce que nous avons écrit sur les autres peuples de l’ancien continent, et comme nous venons de parler des plus petits hommes, il faut aussi faire mention des plus grands, ce sont certainement les Patagons; mais comme il y a encore beaucoup d’incertitudes sur leur grandeur et sur le pays qu’ils habitent, je crois faire plaisir au Lecteur en lui mettant sous les yeux un extrait fidèle de tout ce qu’on en sait.
   Il est bien singulier, dit M. Commerson, qu’on ne veuille pas revenir de l’erreur que les Patagons soient des géants, et je ne puis assez m’étonner que des gens que j’aurais pris à témoin du contraire en leur supposant quelque amour pour la vérité, osent, contre leur propre conscience, déposer vis-à-vis du public, d’avoir vu au détroit de Magellan ces Titans prodigieux qui n’ont jamais existé que dans l’imagination échauffée des Poètes et des Marins.… Edia anche: et moi aussi je les ai vus, ces Patagons ! je me suis trouvé au milieu de plus d’une centaine d’eux (sur la fin de 1769) avec M. de Bougainville et M. le Prince de Naffaw, que j’accompagnai dans la descente qu’on fit à la baie Boucault; je puis assurer, et ces Messieurs sont trop vrais pour ne le pas certifier de même, que les Patagons ne sont que d’une taille un peu au-dessus de la nôtre ordinaire, c’est-à-dire, communément de cinq pieds huit pouces à six pieds. J’en ai vu bien peu qui excédassent ce terme, mais aucun qui passa six pieds quatre pouces. Il est vrai que dans [p. 513] cette hauteur ils ont presque la corpulence de deux Européens, étant très larges de carrure et ayant la tête et les membres en proportion. Il y a encore bien loin de-là au gigantisme, si je puis me servir de terme inusité, mais expressif. Outre ces Patagons avec lesquels nous restâmes environ deux heures à nous accabler mutuellement de marques d’amitié, nous en avons vu un bien plus grand nombre d’autres nous suivre au galop le long de leurs côtes; ils étaient de même acabit que les premiers. Au surplus il ne sera pas hors de propos d’observer, pour porter le dernier coup aux exagérations qu’on a débitées sur ces sauvages, qu’ils vont errants comme les Scythes et sont presque sans cesse à cheval. Or, leurs chevaux n’étant que de race Espagnole, c’est-à-dire, de vrais Bidets, comment est-ce qu’on prétend leur affourcher des géants sur le dos? Déjà même nos Patagons, quoique réduits à la simple toise, sont-ils obligés d’étendre les pieds en avant, ce qui ne les empêche pas d’aller toujours au galop, soit à la montée, soit à la descente, leurs chevaux sans doute étant formés à cet exercice de longue main. D’ailleurs l’espèce s’en est si fort multipliée dans les gras pâturages de l’Amérique méridionale, qu’on ne cherche pas à les ménager.
   M. de Bougainville, dans la curieuse relation de son grand voyage, confirme les faits que je viens de citer d’après M. Commerson.
   Il paraît attesté, dit ce célèbre Voyageur, par le rapport uniforme des François qui n’eurent que trop le temps de faire leurs observations sur ce peuple des Patagons, qu’ils sont en général de la stature la plus haute et de la complexion la plus robuste qui soient connues parmi les hommes, aucun n’avait au-dessous de cinq pieds cinq à six pouces, et plusieurs avoient six pieds. Leurs femmes sont presque blanches et d’une figure assez agréable; quelques-uns de nos gens qui ont hasardé d’aller jusqu’à leur camp, y virent des vieillards qui portaient encore sur leur visage l’apparence de la [p. 514] vigueur et de la santé[23]. Dans un autre endroit de sa relation, M. de Bougainville dit que ce qui lui a paru être gigantesque dans la stature des Patagons, c’est leur énorme carrure, la grosseur de leur tête et l’épaisseur de leurs membres; ils sont robustes et bien nourris; leurs muscles sont tendus et leur chair ferme et soutenue; leur figure n’est ni dure ni désagréable, plusieurs l’ont jolie; leur visage est long et un peu plat, leurs yeux sont vifs et leurs dents extrêmement blanches, seulement trop larges. Ils portent de longs cheveux noirs attachés sur le sommet de la tête. Il y en a qui ont sous le nez des moustaches qui sont plus longues que bien fournies, leur couleur est bronzée comme l’est, sans exception, celle de tous les Américains, tant de ceux qui habitent la zone torride que de ceux qui naissent sous les zones tempérées et froides de ce même continent; quelques-uns de ces Patagons avoient les joues peintes en rouge, leur langue est assez douce, et rien n’annonce en eux un caractère féroce Leur habillement est un simple bragué de cuir qui leur couvre les parties naturelles, et un grand manteau de peau de guanaque (lama) ou de sourillos, (probablement le zorilla espèce de Mouflette) ce manteau est attaché autour du corps avec une ceinture, il descend jusqu’aux talons, et ils laissent communément retomber en bas la partie faite pour couvrir les épaules, de sorte que malgré la rigueur du climat, ils sont presque toujours nus de la ceinture en haut.
   L’habitude les a sans doute rendus insensibles au froid, car quoique nous fussions ici en été, dit M. de Bougainville, le thermomètre de Reaumur n’y avait encore monté qu’un seul jour à dix degrés au-dessus de la congélation… Les seules armes qu’on leur ait vues, sont deux cailloux ronds attachés aux deux bouts d’un boyau cordonné, semblable à ceux dont on se sert dans toute cette partie de l’Amérique. Leurs chevaux petits et fort maigres, étaient sellés et bridés à la manière des habitants [p. 515] de la rivière de la Plata. Leur nourriture principale paraît être la chair des lamas et des vigognes; plusieurs en avoient des quartiers attachés à leurs chevaux; nous leur en avons vu manger des morceaux crus. Ils avoient aussi avec eux des chiens petits et vilains, lesquels, ainsi que leurs chevaux, boivent de l’eau de mer, l’eau douce étant fort rare sur cette côte et même dans les terres. Quelques-uns de ces Patagons nous dirent quelques mots espagnols, il semble que, comme les Tartares, ils mènent une vie errante dans les plaines immenses de l’Amérique méridionale, sans cesse à cheval, hommes, femmes et enfants, suivant le gibier et les bestiaux dont les plaines sont couvertes, se vêtissant et se cabanant avec des peaux. Je terminerai cet article, ajoute M. de Bougainville, en disant que nous avons depuis trouvé dans la mer Pacifique, une nation d’une taille plus élevée que ne l’est celle des Patagons[24]. Il veut parler des habitants de l’île d’Othaïti, dont nous ferons mention ci-après.
   Ces récits de M.rs Bougainville et Commerson me paraissent très fidèles, mais il faut considérer qu’ils ne parlent que des Patagons des environs du détroit, et que peut-être il y en a d’encore plus grands dans l’intérieur des terres. Le Commodore Byron, assure qu’à quatre ou cinq lieues de l’entrée du détroit de Magellan, on aperçut une troupe d’hommes, les uns à cheval, les autres à pied qui pouvaient être au nombre de cinq cents; que ces hommes n’avoient point d’armes, et que les ayant invités par signes, l’un d’entre eux vint à sa rencontre; que cet homme était d’une taille gigantesque, la peau d’un animal sauvage lui couvrait les épaules; il [p. 516] avait le corps peint d’une manière hideuse; l’un de ses yeux était entouré d’un cercle noir et l’autre d’un cercle blanc. Le reste du visage était bizarrement sillonné par des lignes de diverses couleurs: sa hauteur paraissoit avoir sept pieds Anglais.
   Ayant été jusqu’au gros de la troupe, on vit plusieurs femmes proportionnées aux hommes pour la taille; tous étaient peints et à peu près de la même grandeur; leurs dents qui ont la blancheur de l’ivoire sont unies et bien rangées. La plupart étaient nus, à l’exception de cette peau d’animal qu’ils portent sur les épaules avec le poil en dedans; quelques-uns avoient des bottines, ayant à chaque talon une cheville de bois qui leur sert d’éperon. Ce peuple paraît docile et paisible. Ils avoient avec eux un grand nombre de chiens et de très petits chevaux, mais très-vîtes à la course; les brides sont des courroies de cuir avec un bâton pour servir de mors; leurs felles ressemblent aux coussinets dont les paysans se servent en Angleterre. Les femmes montent à cheval comme les hommes et sans étriers[25]. Je pense qu’il n’y a point d’exagération dans ce récit, et que ces Patagons, vus par Byron, peuvent être un peu plus grands que ceux qui ont été vus par M.rs de Bougainville et Commerson.
   Le même Voyageur Byron rapporte, que depuis le cap Monday jusqu’à la sortie du détroit, on voit le long de la baie Tuesday des autres sauvages très stupides et [p. 517] nus malgré la rigueur du froid, ne portant qu’une peau de loup de mer sur les épaules; qu’ils sont doux et dociles; qu’ils vivent de chair de baleine, etc.[26]; mais il ne fait aucune mention de leur grandeur, en sorte qu’il est à présumer que ces sauvages sont différents des Patagons, et seulement de la taille ordinaire des hommes.
M.P. observe avec raison le peu de proportion qui se trouve entre les mesures de ces hommes gigantesques, données par différents Voyageurs: qui croirait, dit-il, que les différents Voyageurs qui parlent des Patagons, varient entre eux de quatre-vingt-quatre pouces sur leur taille? cela est néanmoins très vrai.

Selon la Giraudais, ils sont hauts d’environ

6 pieds

Selon Pigasetta

8.

Selon Byron

9.

Selon Harris

10.

Selon Jautzon

11.

Selon Argensola

13.

Ce dernier serait, suivant M.P. le plus menteur de tous, et M. de la Giraudais le seul des six qui fût véridique; mais indépendamment de ce que le pied est fort différent chez les différentes nations, je dois observer que Byron dit seulement que le premier Patagon qui s’approcha de lui, était d’une taille gigantesque, et que sa hauteur paraissait être de sept pieds Anglais: ainsi la citation de M.P. n’est pas exacte à cet égard. Samuel [p. 518] Wallis, dont on a imprimé la relation à la suite de celle de Byron, s’exprime avec plus de précision. Les plus grands, dit-il, étant mesurés, ils se trouvèrent avoir six pieds sept pouces, plusieurs autres avoient six pieds cinq pouces, mais le plus grand nombre n’avoient que cinq pieds dix pouces; leur teint est couleur de cuivre foncé; ils ont les cheveux droits et presque aussi durs que les soies de cochon… Ils sont bien faits et robustes; ils ont de gros os, mais leurs pieds et leurs mains sont d’une petitesse remarquable… Chacun avait à sa ceinture une arme de trait d’une espèce singulière, c’étaient deux pierres rondes couvertes de cuir et pesant chacune environ une livre, qui étaient attachées aux deux bouts d’une corde d’environ huit pieds de long; ils s’en servent comme d’une fronde, en tenant une des pierres dans la main et faisant tourner l’autre autour de la tête jusqu’à ce qu’elle ait acquis une force suffisante; alors ils la lancent contre l’objet qu’ils veulent atteindre; ils sont si adroits à manier cette arme, qu’à la distance de quinze verges ils peuvent frapper un but qui n’est pas plus grand qu’un schelin. Quand ils sont à la chasse du guanaque (le lama), ils jettent leur fronde de manière que la corde rencontrant les jambes de l’animal, les enveloppe par la force de la rotation et du mouvement des pierres, et l’arrêtent[27].
   Le premier Ouvrage où l’on ait fait mention des Patagons, est la relation du voyage de Magellan, en [p. 519] 1519, et voici ce qui se trouve sur ce sujet, dans l’abrégé que Harris a fait de cette relation.
   Lorsqu’ils eurent passé la Ligne et qu’ils virent le Pôle austral, ils continuèrent leur route sud et arrivèrent à la côte du Bresil environ au vingt-deuxième degré; ils observèrent que tout ce pays était un continent, plus élevé depuis le cap Saint-Augustin. Ayant continué leur navigation encore à deux degrés et demi plus loin toujours sud, ils arrivèrent à un pays habité par un peuple fort sauvage, et d’une stature prodigieuse; ces géants faisaient un bruit effroyable, plus ressemblant au mugissement des bœufs qu’à des voix humaines. Nonobstant leur taille gigantesque, ils étaient si agiles qu’aucun Espagnol ni Portugais ne pouvait les atteindre à la course.
   J’observerai que d’après cette relation il semble que ces grands hommes ont été trouvés à vingt-quatre degrés et demi de latitude sud; cependant à la vue de la carte, il paraît qu’il y a ici de l’erreur, car le cap Saint-Augustin que la relation place à vingt-deux degrés de latitude sud, se trouve sur la carte à dix degrés, de sorte qu’il est douteux, si ces premiers géants ont été rencontrés à douze degrés et demi ou à vingt-quatre degrés et demi; car si c’est à deux degrés et demi au-delà du cap Saint-Augustin, ils ont été trouvés à douze degrés et demi; mais si c’est à deux degrés et demi au-delà de cette partie à l’endroit de la côte du Bresil que l’Auteur dit être à vingt-deux degrés, ils ont été trouvés à vingt-quatre degrés et demi: telle est l’exactitude d’Harris. Quoi qu’il en soit, la relation poursuit ainsi:
   [p. 520] Ils poussèrent ensuite jusqu’à quarante-neuf degrés et demi de latitude sud, où la rigueur du temps les obligea de prendre des quartiers d’hiver et d’y rester cinq mois. Ils crurent longtemps le pays inhabité, mais enfin un sauvage des contrées voisines vint les visiter; il avait l’air vif, gai, vigoureux, chantant et dansant tout le long du chemin. Étant arrivé au port, il s’arrêta et répandit de la poussière sur sa tête; sur cela quelques gens du vaisseau descendirent, allèrent à lui et ayant répandu de même de la poussière sur leur tête, il vint avec eux au vaisseau sans crainte ni soupçon; sa taille était si haute que la tête d’un homme de taille moyenne de l’équipage de Magellan ne lui allait qu’à la ceinture, et il était gros à proportion…
   Magellan fit boire et manger ce géant, qui fut fort joyeux jusqu’à ce qu’il eut regardé par hasard un miroir qu’on lui avait donné avec d’autres bagatelles, il tressaillit et reculant d’effroi il renversa deux hommes qui se trouvaient près de lui. Il fut longtemps à se remettre de sa frayeur. Nonobstant cela il se trouva si bien avec les Espagnols que ceux-ci eurent bientôt la compagnie de plusieurs de ces géants, dont l’un surtout se familiarisa promptement, et montra tant de gaieté et de bonne humeur, que les Européens se plaisaient beaucoup avec lui.
   Magellan eut envie de faire prisonniers quelques-uns de ces géants; pour cela on leur remplit les mains de divers colifichets, dont ils paraissaient curieux, et pendant qu’ils les examinaient on leur mit des fers aux pieds: ils crurent d’abord que c’était une autre curiosité et parurent s’amuser du cliquetis de ces fers, mais quand ils se trouvèrent serrés et trahis, ils implorèrent le secours d’un Être invisible et supérieur, sous le nom de Setebos. Dans cette occasion leur force parut proportionnée à leur stature, car l’un d’eux surmonta tous les efforts de neuf hommes, quoiqu’ils l’eussent terrassé et qu’ils lui eussent fortement lié les mains; il se débarrassa de tous ses liens et s’échappa malgré tout ce qu’ils purent [p. 521] faire: leur appétit était proportionné aussi à leur taille; Magellan les nomma Patagons.
   Tels sont les détails que donne Harris touchant les Patagons, après avoir, dit-il, pris les plus grandes peines à comparer les relations des divers Écrivains Espagnols et Portugais.
   Il est ensuite question de ces géants dans la relation d’un Voyage autour du monde, par Thomas Cavendish, dont voici l’abrégé par le même Harris.
   En faisant voile du cap Frio dans le Bresil, ils arrivèrent sur la côte d’Amérique à quarante-sept degrés vingt minutes de latitude sud. Ils avancèrent jusqu’au port Desiré à cinquante degrés de latitude. Là les sauvages leur blessèrent deux hommes avec des flèches qui étaient faites de roseau et armées de caillou.
   C’était des gens sauvages et grossiers, et à ce qu’il parut, une race de géants; la mesure d’un de leurs pieds ayant dix-huit pouces de long, ce qui, en suivant la proportion ordinaire, donne environ sept pieds et demi pour leur stature.
   Harris ajoute que cela s’accorde parfaitement avec le récit de Magellan; mais dans son abrégé de la relation de Magellan, il dit que la tête d’un homme de taille moyenne de l’équipage de Magellan n’atteignait qu’à la ceinture d’un Patagon: Or, en supposant que cet homme eût seulement cinq pieds ou cinq pieds deux pouces, cela fait au moins huit pieds et demi pour la hauteur du Patagon. Il dit, à la vérité, que Magellan les nomma Patagons, parce que leur stature était de cinq coudées ou sept pieds six pouces, mais si cela est il y a contradiction [p. 522] dans son propre récit; il ne dit pas non plus dans quelle langue le mot Patagon exprime cette stature.
   Sebald de Veert, Hollandois, dans son voyage autour du monde, aperçut dans une île voisine du détroit de Magellan, sept canots, à bord desquels étaient des sauvages qui lui parurent avoir dix à onze pieds de hauteur.
   Dans la relation du voyage de George Spilbergen, il est dit que sur la côte de la Terre-de-feu, qui est au sud du détroit de Magellan, ses gens virent un homme d’une stature gigantesque, grimpant sur les montagnes pour regarder la flotte, mais quoiqu’ils allassent sur le rivage, ils ne virent point d’autres créatures humaines, seulement ils virent des tombeaux contenant des cadavres de taille ordinaire ou même au-dessous, et les sauvages qu’ils virent de temps à autre dans des canots, leur parurent au-dessous de six pieds.
   Frézier parle de géants au Chili, de neuf ou dix pieds de hauteur.
   M. le Cat rapporte, qu’au détroit de Magellan, le 17 décembre 1615, on vit au port Desiré, des tombeaux couverts par des tas de pierres, et qu’ayant écarté ces pierres et ouvert ces tombeaux, on y trouva des squelettes humains de dix à onze pieds.
   Le P. d’Acuña parle de géants de seize palmes de hauteur, qui habitent vers la source de la rivière de Cuchigan.
   [p. 523] M. de Brosse, Premier Président du Parlement de Bourgogne[28], paraît être du sentiment de ceux qui croient à l’existence des géants Patagons, et il prétend avec quelque fondement, que ceux qui sont pour la négative, n’ont pas vu les mêmes hommes ni dans les mêmes endroits.
   Observons d’abord, dit-il, que la plupart de ceux qui tiennent pour l’affirmative, parlent des peuples Patagons habitants des côtes de l’Amérique méridionale à l’est et à l’ouest, et qu’au contraire la plupart de ceux qui soutiennent la négative, parlent des habitants du détroit à la pointe de l’Amérique sur les côtes du nord et du sud. Les nations de l’un et de l’autre canton ne sont pas les mêmes; si les premiers ont été vus quelquefois dans le détroit, cela n’a rien d’extraordinaire à un si médiocre éloignement du port Saint-Julien, où il paraît qu’est leur habitation ordinaire. L’équipage de Magellan les y a vus plusieurs fois, a commercé avec eux, tant à bord des navires que dans leurs propres cabanes.
   M. de Brosse fait ensuite mention des Voyageurs qui disent avoir vu ces géans Patagons, il nomme Loise, Sarmiente, Nodal parmi les Espagnols; Cavendish, Hawkins; Knivet parmi les Anglois; Sebald de Noort, le Maire, Spilberg parmi les Hollandois; nos équipages des vaisseaux de Marseille et de Saint-Malo parmi les François; il cite, comme nous venons de le dire, des tombeaux qui renfermoient des squelettes de dix à onze pieds de haut.
   Ceci, dit-il avec raison, est un examen fait de sang-froid, où [p. 524] l’épouvante n’a pu grossir les objets … cependant Narbrugh.… nie formellement que leur taille soit gigantesque… son témoignage est précis à cet égard ainsi que celui de Jacques l’Hermite, sur les naturels de la Terre-de-feu, qu’il dit être puissans, bien proportionnés, à peu-près de la même grandeur que les Européens; enfin parmi ceux que M. de Gennes vit au port de Famine aucun n’avoit six pieds de haut.
   En voyant tous ces témoignages pour et contre, on ne peut guère se défendre de croire que tous ont dit vrai; c’est-à-dire que chacun a rapporté les choses telles qu’il les a vues; d’où il faut conclure que l’existence de cette espèce d’homme particulière est un fait réel, et que ce n’est pas assez pour les traiter d’apocryphes, qu’une partie des marins n’ait pas aperçu ce que les autres ont fort bien vu. C’est aussi l’opinion de M. Frezier, écrivain judicieux, qui a été à portée de rassembler les témoignages sur les lieux mêmes..…
   Il paroît constant que les habitans des deux rives du détroit sont de taille ordinaire, et que l’espèce particulière (les Patagons gigantesques) faisoit il y a deux siècles, sa demeure habituelle sur les côtes de l’est et de l’ouest, plusieurs degrés au-dessus du détroit de Magellan.… Probablement la trop fréquente arrivée des vaisseaux sur ce rivage les a déterminés depuis à l’abandonner tout-à-fait, ou à n’y venir qu’en certain temps de l’année, et à faire, comme on nous le dit, leur résidence dans l’intérieur du pays. Anson présume qu’ils habitent dans les Cordillères vers la côte d’occident, d’où ils ne viennent sur le bord oriental que par intervalles peu fréquens, tellement que si les Vaisseaux qui depuis plus de cent ans ont touché sur la côte des Patagons, n’en ont vu que si rarement, la raison selon les apparences, est que ce peuple farouche et timide s’est éloigné du rivage de la mer depuis qu’il y voit venir si fréquemment des vaisseaux d’Europe, et qu’il s’est, à l’exemple de tant d’autres nations Indiennes, retiré dans les montagnes pour se dérober à la vue des Étrangers.
   [p. 525] On a pu remarquer dans mon Ouvrage que j’ai toujours paru douter de l’existence réelle de ce prétendu peuple de géans. On ne peut être trop en garde contre les exagérations, sur-tout dans les choses nouvellement découvertes; néanmoins je serois fort porté à croire avec M. de Brosse, que la différence de grandeur donnée par les Voyageurs aux Patagons, ne vient que de ce qu’ils n’ont pas vu les mêmes hommes, ni dans les mêmes contrées, et que tout étant bien comparé, il en résulte que depuis le vingt-deuxième degré de latitude sud, jusqu’au quarante ou quarante-cinquième, il existe en effet une race d’hommes plus haute et plus puissante qu’aucune autre dans l’Univers. Ces hommes ne sont pas tous des géans, mais tous sont plus hauts et beaucoup plus larges et plus carrés que les autres hommes; et comme il se trouve des géans presque dans tous les climats, de sept pieds ou sept pieds et demi de grandeur, il n’est pas étonnant qu’il s’en trouve de neuf et dix pieds parmi les Patagons.


Des Américains.

A l’égard des autres nations qui habitent l’intérieur du nouveau continent, il me paroît que M.P. prétend et affirme sans aucun fondement, qu’en général tous les Américains, quoique légers et agiles à la course, étoient destitués de force, qu’ils succomboient sous le moindre fardeau, que l’humidité de leur constitution est cause qu’ils n’ont point de barbe, et qu’ils ne sont chauves [p. 526] que parce qu’ils ont le tempérament froid (page 42); et plus loin il dit, que c’est parce que les Américains n’ont point de barbe, qu’ils ont comme les femmes de longues chevelures, qu’on n’a pas vu un seul Américain à cheveux crêpus ou bouclés, qu’ils ne grisonnent presque jamais et ne perdent leurs cheveux à aucun âge (page 60), tandis qu’il vient d’avancer (page 42), que l’humidité de leur tempérament les rend chauves; tandis qu’il ne devoit pas ignorer que les Caraïbes, les Iroquois, les Hurons, les Floridiens, les Mexicains, les Tlascalteques, les Péruviens, etc. étoient des hommes nerveux, robustes et même plus courageux que l’infériorité de leurs armes à celles des Européens ne sembloit le permettre.
   Le même Auteur donne un tableau généalogique des générations mêlées des Européens et des Américains, qui, comme celui du mélange des nègres et des blancs, demanderoit caution, et suppose au moins des garans que M.P. ne cite pas; il dit:
   1.º D’une femme Européenne et d’un sauvage de la Guyane, naissent les métis; deux quarts de chaque espèce; ils sont basanés, et les garçons de cette première combinaison ont de la barbe, quoique le père Américain soit imberbe: l’hybride tient donc cette singularité du sang de sa mère seule.
   2.º D’une femme Européenne et d’un métis provient l’espèce quarterone: elle est moins basanée, parce qu’il n’y a qu’un quart de l’Américain dans cette génération.
   3.º D’une femme Européenne et d’un quarteron ou quart d’hommes, vient l’espèce octavone qui a une huitième partie du sang Américain; elle est très-foiblement halée, mais assez pour [p. 527] être reconnue d’avec les véritables hommes blancs de nos climats, quoiqu’elle jouisse des mêmes priviléges en conséquence de la Bulle du pape Clément XI.
   4.º D’une femme Européenne et de l’octavon mâle sort l’espèce que les Espagnols nomment Puchuella.
   Elle est totalement blanche, et l’on ne peut pas la discerner d’avec les Européens. Cette quatrième race, qui est la race parfaite, a les yeux bleus ou bruns, les cheveux blonds ou noirs, selon qu’ils ont été de l’une ou de l’autre couleur dans les quatre mères qui ont servi dans cette filiation[29].
   J’avoue que je n’ai pas assez de connoissances pour pouvoir confirmer ou infirmer ces faits, dont je douterois moins si cet Auteur n’en eût pas avancé un très-grand nombre d’autres qui se trouvent démentis, ou directement opposés aux choses les plus connues et les mieux constatées; je ne prendrai la peine de citer ici que les monumens des Mexicains et des Péruviens, dont il nie l’existence, et dont néanmoins les vestiges existent encore et démontrent la grandeur et le génie de ces peuples qu’il traite comme des êtres stupides, dégénérés de l’espèce humaine, tant pour le corps que pour l’entendement. Il paroît que M.P. a voulu rapporter à cette opinion tous les faits, il les choisit dans cette vue; je suis fâché qu’un homme de mérite, et qui d’ailleurs paroît être instruit, se soit livré à cet excès de partialité dans ses jugemens, et qu’il les appuie sur des faits équivoques. N’a-t-il pas le plus grand tort de blâmer aigrement les Voyageurs et les Naturalistes qui ont pu avancer quelques faits suspects, puisque lui-même en [p. 528] donne beaucoup qui sont plus que suspects? il admet et avance ces faits, dès qu’ils peuvent favoriser son opinion; il veut qu’on le croie sur parole et sans citer de garans. Par exemple, sur ces grenouilles qui beuglent, dit-il, comme des veaux; sur la chair de l’iguane qui donne le mal vénérien à ceux qui la mangent; sur le froid glacial de la terre à un ou deux pieds de profondeur, etc. Il prétend que les Américains en général sont des hommes dégénérés; qu’il n’est pas aisé de concevoir que des êtres au sortir de leur création, puissent être dans un état de décrépitude ou de caducité[30], et que c’est-là l’état des Américains; qu’il n’y a point de coquilles ni d’autres débris de la mer sur les hautes montagnes, ni même sur celles de moyenne hauteur[31]; qu’il n’y avoit point de bœufs en Amérique avant sa découverte[32]; qu’il n’y a que ceux qui n’ont pas assez réfléchi sur la constitution du climat de l’Amérique, qui ont cru qu’on pouvoit regarder comme très-nouveaux les peuples de ce continent[33]; qu’au-delà du quatre-vingtième degré de latitude, des êtres constitués comme nous, ne sauroient respirer pendant les douze mois de l’année, à cause de la densité de l’atmosphère[34]; que [p. 529] les Patagons sont d’une taille pareille à celle des Européens, etc.[35]; mais il est inutile de faire un plus long dénombrement de tous les faits faux ou suspects que cet Auteur s’est permis d’avancer avec une confiance qui indisposera tout Lecteur ami de la vérité.
   L’imperfection de nature qu’il reproche gratuitement à l’Amérique en général, ne doit porter que sur les animaux de la partie méridionale de ce continent, lesquels se sont trouvés bien plus petits et tous différens de ceux des parties méridionales de l’ancien continent;
   Et cette imperfection, comme le dit très-bien le judicieux et éloquent Auteur de l’Histoire des deux Indes, ne prouve pas la nouveauté de cet hémisphère, mais sa renaissance; il a dû être peuplé dans le même temps que l’ancien, mais il a pu être submergé plus tard; les ossemens d’éléphans, de rhinoceros que l’on trouve en Amérique, prouvent que ces animaux y ont autrefois habité[36].
   Il est vrai qu’il y a quelques contrées de l’Amérique méridionale, sur-tout dans les parties basses du continent, telles que la Guyane, l’Amazone, les terres basses de l’Isthme, etc. où les naturels du pays paroissent être moins robustes que les Européens; mais c’est par des causes locales et particulières. A Carthagène, les habitans, soit Indiens, soit Étrangers, vivent pour ainsi dire dans un bain chaud pendant six mois de l’été; une transpiration trop forte et continuelle leur donne la couleur pâle et livide des malades.
   Leurs mouvemens se ressentent de la [p. 530] mollesse du climat qui relâche les fibres. On s’en aperçoit même par les paroles qui sortent de leur bouche à voix basse et par de longs et fréquens intervalles[37]. Dans la partie de l’Amérique, située sur les bords de l’Amazone et du Napo, les femmes ne sont pas fécondes et leur stérilité augmente lorsqu’on les fait changer de climat; elles se font néanmoins avorter assez souvent. Les hommes sont foibles et se baignent trop fréquemment pour pouvoir acquérir des forces; le climat n’est pas sain et les maladies contagieuses y sont fréquentes[38]. Mais on doit regarder ces exemples comme des exceptions, ou pour mieux dire des différences communes aux deux continens; car dans l’ancien les hommes des montagnes et des contrées élevées sont sensiblement plus forts que les habitans des côtes et des autres terres basses. En général tous les habitans de l’Amérique septentrionale, et ceux des terres élevées dans la partie méridionale, telles que le nouveau Mexique, le Pérou, le Chili, etc. étoient des hommes peut-être moins agissans, mais aussi robustes que les Européens. Nous savons par un témoignage respectable, par le célèbre Franklin, qu’en vingt-huit ans la population sans secours étrangers s’est doublée à Philadelphie; j’ai donc bien de la peine à me rendre à une espèce d’imputation que M. Kalm fait à cette heureuse contrée. Il dit[39] qu’à Philadelphie, on croiroit que [p. 531] les hommes n’y sont pas de la même nature que les Européens.
   Selon lui, leur corps et leur raison sont bien plus tôt formés, aussi vieillissent-ils de meilleure heure. Il n’est pas rare d’y voir des enfants répondre avec tout le bon sens d’un âge mûr; mais il ne l’est pas moins d’y trouver des vieillards octogénaires. Cette dernière observation ne porte que sur les Colons; car les anciens habitans parviennent à une extrême vieillesse, beaucoup moins pourtant depuis qu’ils boivent des liqueurs fortes. Les Européens y dégénèrent sensiblement. Dans la dernière guerre, l’on observa que les enfants des Européens nés en Amérique, n’étoient pas en état de supporter les fatigues de la guerre et le changement de climat comme ceux qui avoient été élevés en Europe. Dès l’âge de trente ans les femmes cessent d’y être fécondes.
   Dans un pays où les Européens multiplient si promptement, où la vie des naturels du pays est plus longue qu’ailleurs, il n’est guère possible que les hommes dégénèrent, et je crains que cette observation de M. Kalm ne soit aussi mal fondée que celle de ces serpens qui selon lui, enchantent les écureuils et les obligent par la force du charme de venir tomber dans leur gueule.
   On n’a trouvé que des hommes forts et robustes en Canada et dans toutes les autres contrées de l’Amérique septentrionale; toutes les relations sont d’accord sur cela; les Californiens qui ont été découverts les derniers, sont bien faits et fort robustes, ils sont plus basanés que les Mexicains, quoique sous un climat plus tempéré[40], [p. 532] mais cette différence provient de ce que les côtes de la Californie sont plus basses que les parties montagneuses du Mexique où les habitans ont d’ailleurs toutes les commodités de la vie qui manquent aux Californiens.
   Au nord de la presqu’île de Californie, s’étendent de vastes terres découvertes par Drake en 1578, auxquelles il a donné le nom de nouvelle Albion, et au-delà des terres découvertes par Drake, d’autres terres dans le même continent dont les côtes ont été vues par Martin d’Aguilar en 1603; cette région a été reconnue depuis en plusieurs endroits des côtes du quarantième degré de latitude jusqu’au soixante-cinquième, c’est-à-dire à la même hauteur que les terres de Kamtschatka par les Capitaines Tschirikow et Béering: ces voyageurs Russes ont découvert plusieurs terres qui s’avancent au-delà vers la partie de l’Amérique qui nous est encore très-peu connue. M. Krassinikoff, Professeur à Pétersbourg, dans sa description de Kamtschatka, imprimée en 1749, rapporte les faits suivans:
   Les habitans de la partie de l’Amérique la plus voisine de Kamtschatka sont aussi sauvages que les Koriaques ou les Tsuktschi; leur stature est avantageuse; ils ont les épaules larges et rondes, les cheveux longs et noirs, les yeux aussi noirs que le jai, les lèvres grosses, la barbe foible et le cou court. Leurs culottes et leurs bottes, qu’ils font de peaux de veaux marins et leurs chapeaux faits de plantes pliés en forme de parasols, ressemblent beaucoup à ceux des Kamtschatkales. Ils vivent comme eux de poisson, de veaux marins et d’herbes douces qu’ils préparent de même; ils [p. 533] font sécher l’écorce tendre du peuplier et du pin qui leur sert de nourriture dans les cas de nécessité; ces mêmes usages sont connus, non-seulement à Kamtschatka, mais aussi dans toute la Sibérie et la Russie jusqu’à Viatka; mais les liqueurs spiritueuses et le tabac ne sont point connus dans cette partie nord-ouest de l’Amérique, preuve certaine que les habitans n’ont point eu précédemment de communication avec les Européens.
   Voici, ajoute M. Krassinikoff, les ressemblances qu’on a remarquées entre les Kamtschatkales et les Américains.
   1.º Les Américains ressemblent aux Kamtschatkales par la figure.
   2.º Ils mangent de l’herbe douce de la même manière que les Kamtschatkales: chose qu’on n’a point remarquée ailleurs.
   3.º Ils se servent de la même machine de bois pour allumer le feu.
   4.º On a plusieurs motifs pour imaginer qu’ils se servent de haches faites de pierres ou d’os; et ce n’est pas sans fondement que Steller imagine qu’ils avoient autrefois communication avec le peuple de Kamtschatka.
   5.º Leurs habits et leurs chapeaux ne diffèrent aucunement de ceux des Kamtschatkales.
   6.º Ils teignent les peaux avec le jus de l’aune, ainsi que cela est d’usage à Kamtschatka.
   7.º Ils portent pour armes un arc et des flèches: on ne peut pas dire comment l’arc est fait, car jamais on n’en a vu; mais les flèches sont longues et bien polies: ce qui fait croire qu’ils se servent d’outils de fer. (Nota. Ceci paroît être en contradiction avec l’article 4).
   8.º Ces Américains se servent de canots faits de peaux, comme les Koriaki et Tsuktschi, qui ont quatorze pieds de long sur deux de haut: les peaux sont de chiens marins, teintes d’une couleur rouge; ils se servent d’une seule rame avec laquelle ils vont avec tant de vîtesse que les vents contraires ne les arrêtent guère, [p. 534] même quand la mer est agitée. Leurs canots sont si légers qu’ils les portent d’une seule main.
   9.º Quand les Américains voient sur leurs côtes des gens qu’ils ne connoissent point, ils rament vers eux et font un grand discours; mais on ignore si c’est quelque charme ou une cérémonie particulière usitée parmi eux à la réception des étrangers, car l’un et l’autre usage se trouvent aussi chez les Kuriles. Avant de s’approcher ils se peignent le visage avec du crayon noir, et se bouchent les narines avec quelques herbes.
   Quand ils ont quelque étranger parmi eux, ils paroissent affables et veulent converser avec lui, sans détourner les yeux de dessus les siens. Ils le traitent avec beaucoup de soumission et lui présentent du gras de baleine, et du plomb noir avec lequel ils se barbouillent le visage, sans doute parce qu’ils croient que ces choses sont aussi agréables aux étrangers qu’à eux-mêmes[41].
   J’ai cru devoir rapporter ici tout ce qui est parvenu à ma connoissance de ces peuples septentrionaux de la partie occidentale du nord de l’Amérique, mais j’imagine que les voyageurs Russes qui ont découvert ces terres en arrivant par les mers au-delà de Kamtschatka, ont donné des descriptions plus précises de cette contrée, à laquelle il semble qu’on pourroit également arriver par l’autre côté, c’est-à-dire, par la baie de Hudson ou par celle de Baffin. Cette voie a cependant été vainement tentée par la plupart des nations commerçantes, et sur-tout par les Anglois et les Danois; et il est à présumer que ce sera par l’orient qu’on achèvera la découverte de l’occident, soit en partant de Kamtschatka, soit en remontant du Japon ou des îles des Larrons, vers le nord et le nord-est. Car l’on peut [p. 535] présumer, par plusieurs raisons que j’ai rapportées ailleurs, que les deux continens sont contigus, ou du moins très-voisins vers le nord à l’orient de l’Asie.
   Je n’ajouterai rien à ce que j’ai dit des Esquimaux, nom sous lequel on comprend tous les sauvages qui se trouvent depuis la terre de Labrador jusqu’au nord de l’Amérique, et dont les terres se joignent probablement à celles du Groënland. On a reconnu que les Esquimaux ne diffèrent en rien des Groenlandais, et je ne doute pas, dit M.P. que les Danois, en s’approchant davantage du pôle, ne s’aperçoivent un jour que les Esquimaux et les Groenlandais communiquent ensemble. Ce même Auteur présume que les Américains occupoient le Groënland avant l’année 700 de notre Ére, et il appuie sa conjecture sur ce que les Islandois et les Norwégiens trouvèrent, dès le huitième siècle, dans le Groënland des habitans qu’ils nommèrent Skralins. Ceci me paroît prouver seulement que le Groënland a toujours été peuplé, et qu’il avoit comme toutes les autres contrées de la terre ses propres habitans, dont l’espèce ou la race se trouve semblable aux Esquimaux, aux Lappons, aux Samojedes et aux Koriaques, parce que tous ces peuples sont sous la même zone, et que tous en ont reçu les mêmes impressions. La seule chose singulière qu’il y ait par rapport au Groënland, c’est comme je l’ai déjà observé, que cette partie de la terre ayant été connue il y a bien des siècles, et même habitée par des colonies de Norwège du côté oriental qui est le plus voisin de l’Europe; [p. 536] cette même côte est aujourd’hui perdue pour nous, inabordable par les glaces, et quand le Groënland a été une seconde fois découvert dans des temps plus modernes, cette seconde découverte s’est faite par la côte d’occident qui fait face à l’Amérique, et qui est la seule que nos vaisseaux fréquentent aujourd’hui.
   Si nous passons de ces habitans des terres arctiques à ceux qui dans l’autre hémisphère sont les moins éloignés du cercle antarctique, nous trouverons que sous la latitude de cinquante à cinquante-cinq degrés, les Voyageurs disent que le froid est aussi grand et les hommes encore plus misérables que les Groenlandais ou les Lappons, qui néanmoins sont de vingt degrés, c’est-à-dire de six cents lieues plus près de leur pôle.
   Les habitans de la Terre-de-feu, dit M. Cook, logent dans des cabanes faites grossièrement avec des pieux plantés en terre inclinés les uns vers les autres par leurs sommets, et formant une espèce de cône semblable à nos ruches. Elles sont recouvertes du côté du vent, par quelques branchages et par une espèce de foin. Du côté sous le vent, il y a une ouverture d’environ la huitième partie du cercle, et qui sert de porte et de cheminée.… Un peu de foin répandu à terre, sert tout-à-la fois de siéges et de lits. Tous leurs meubles consistent en un panier à porter à la main, un sac pendant sur leur dos, et la vessie de quelque animal pour contenir de l’eau.
   Ils sont d’une couleur approchante de la rouille de fer mêlée avec de l’huile: ils ont de longs cheveux noirs: les hommes sont gros et mal faits; leur stature est de cinq pieds huit à dix pouces, les femmes sont plus petites et ne passent guère cinq pieds; toute leur parure consiste dans une peau de guanaque (lama) ou de veau marin jetée sur leurs épaules dans le même état où elle a été [p. 537] tirée de dessus l’animal; un morceau de la même peau qui leur enveloppe les pieds et qui se ferme comme une bourse au-dessus de la cheville, et un petit tablier qui tient lieu aux femmes de la feuille de figuier. Les hommes portent leur manteau ouvert; les femmes le lient autour de la ceinture avec une courroie; mais quoiqu’elles soient à peu-près nues, elles ont un grand desir de paroître belles; elles peignent leur visage, les parties voisines des yeux communément en blanc, et le reste en lignes horizontales rouges et noires; mais tous les visages sont peints différemment.
   Les hommes et les femmes portent des bracelets de grains, tels qu’ils peuvent les faire avec de petites coquilles et des os; les femmes en ont un au poignet et au bas de la jambe; les hommes au poignet seulement.
   Il paroît qu’ils se nourrissent de coquillages, leurs côtes sont néanmoins abondantes en veaux marins, mais ils n’ont point d’instrumens pour les prendre. Leurs armes consistent en un arc et des flèches qui sont d’un bois bien poli, et dont la pointe est de caillou.
   Ce peuple paroît être errant, car auparavant on avoit vu des huttes abandonnées, et d’ailleurs les coquillages étant une fois épuisés dans un endroit de la côte, ils sont obligés d’aller s’établir ailleurs; de plus, ils n’ont ni bateaux ni canots, ni rien de semblable. En tout ces hommes sont les plus misérables et les plus stupides des créatures humaines; leur climat est si froid, que deux Européens y ont péri au milieu de l’été[42].
   On voit par ce récit, qu’il fait bien froid dans cette terre de Feu, qui n’a été ainsi appelée que par quelques volcans qu’on y a vus de loin. On sait d’ailleurs que l’on trouve des glaces dans ces mers australes dès le quarante-septième degré en quelques endroits, et en [p. 538] général on ne peut guère douter que l’hémisphère austral ne soit plus froid que le boréal, parce que le soleil y fait un peu moins de séjour, et aussi parce que cet hémisphère austral est composé de beaucoup plus d’eau que de terre; tandis que notre hémisphère boréal présente plus de terre que d’eau. Quoi qu’il en soit, ces hommes de la Terre-de-Feu, où l’on prétend que le froid est si grand et où ils vivent plus misérablement qu’en aucun lieu du monde, n’ont pas perdu pour cela les dimensions du corps: et comme ils n’ont d’autres voisins que les Patagons, lesquels, déduction faite de toutes les exagérations, sont les plus grands de tous les hommes connus; on doit présumer que ce froid du continent austral a été exagéré, puisque ses impressions sur l’espèce humaine ne se sont pas marquées. Nous avons vu par les observations citées précédemment, que dans la nouvelle Zemble, qui est de vingt degrés plus voisine du pôle arctique que la Terre-de-Feu ne l’est de l’antarctique; nous avons vu, dis-je, que ce n’est pas la rigueur du froid, mais l’humidité mal saine des brouillards qui fait périr les hommes; il en doit être de même et à plus forte raison dans les terres environnées des mers australes, où la brume semble voiler l’air dans toutes les saisons, et le rendre encore plus mal-sain que froid; cela me paroît prouvé par le seul fait de la différence des vêtemens; les Lappons, les Groenlandais, les Samojedes et tous les hommes des contrées vraiment froides à l’excès, se couvrent tout le corps de fourrures, tandis que [p. 539] les habitans de la Terre-de-Feu et de celles du détroit de Magellan vont presque nus et avec une simple couverture sur les épaules; le froid n’y est donc pas aussi grand que dans les terres arctiques, mais l’humidité de l’air doit y être plus grande, et c’est très-probablement, cette humidité qui a fait périr, même en été, les deux Européens dont parle M. Cook.


Insulaires de la mer du Sud.

A l’égard des peuplades qui se sont trouvées dans toutes les îles nouvellement découvertes dans la mer du sud et sur les terres du continent austral, nous rapporterons simplement ce qu’en ont dit les Voyageurs, dont le récit semble nous démontrer que les hommes de nos antipodes sont comme les Américains, tout aussi robustes que nous, et qu’on ne doit pas plus les accuser les uns que les autres d’avoir dégénéré.
   Dans les îles de la mer Pacifique, situées à quatorze degrés cinq minutes latitude sud, et à cent quarante-cinq degrés quatre minutes de longitude ouest du méridien de Londres, le Commodore Byron dit avoir trouvé des hommes armés de piques de seize pieds au moins de longueur, qu’ils agitoient d’un air menaçant. Ces hommes sont d’une couleur basanée, bien proportionnés dans leur taille, et paroissent joindre à un air de vigueur une grande agilité; je ne sache pas, dit ce Voyageur, avoir vu des hommes si légers à la course. Dans plusieurs autres îles de cette même mer, et particulièrement dans celles qu’il a [p. 540] nommées îles du Prince de Galles, situées à quinze degrés latitude sud, et cent cinquante-un degrés cinquante-trois minutes longitude ouest; et dans une autre à laquelle son équipage donna le nom d’île Byron, située à dix-huit degrés dix-huit minutes latitude sud, et cent soixante-treize degrés quarante-six minutes de longitude, ce Voyageur trouva des peuplades nombreuses. Ces Insulaires, dit-il, sont d’une taille avantageuse, bien pris et bien proportionnés dans tous leurs membres, leur teint est bronzé, mais clair, les traits de leur visage n’ont rien de désagréable; on y remarque un mélange d’intrépidité et d’enjouement dont on est frappé; leurs cheveux qu’ils laissent croître, sont noirs; on en voit qui portent de longues barbes, d’autres qui n’ont que des moustaches, et d’autres un seul petit bouquet à la pointe du menton[43].
   Dans plusieurs autres îles toutes situées au-delà de l’Équateur, dans cette même mer, le capitaine Carteret dit avoir trouvé des hommes en très-grand nombre, les uns dans des espèces de villages fortifiés de parapets de pierre, les autres en pleine campagne, mais tous armés d’arcs, de flèches ou de lances et de massues, tous très-vigoureux et fort agiles; ces hommes vont nus ou presque nus, et il assure avoir observé dans plusieurs de ces îles, et notamment dans celles qui se trouvent à onze degrés dix minutes latitude sud et à cent soixante-quatre degrés quarante-trois minutes de longitude, que [p. 541] les naturels du pays ont la tête laineuse comme celle des nègres, mais qu’ils sont moins noirs que les nègres de Guinée. Il dit qu’il en est de même des habitans de l’île d’Egmont, qui est à dix degrés quarante minutes latitude sud, et à cent soixante degrés quarante-neuf minutes de longitude; et encore de ceux qui se trouvent dans les îles découvertes par Abel Tasman, lesquelles sont situées à quatre degrés trente-six minutes latitude sud, et cent cinquante-quatre degrés dix-sept minutes de longitude. Elles sont, dit Carteret, remplies d’habitans noirs qui ont la tête laineuse comme les nègres d’Afrique. Dans les terres de la nouvelle Bretagne, il trouva de même que les naturels du pays ont de la laine à la tête comme les nègres, mais qu’ils n’en ont ni le nez plat ni les grosses lèvres. Ces derniers qui paroissent être de la même race que ceux des îles précédentes, poudrent leurs cheveux de blanc et même leur barbe. J’ai remarqué que cet usage de la poudre blanche sur les cheveux, se trouve chez les Papous, qui sont aussi des nègres assez voisins de ceux de la nouvelle Bretagne. Cette espèce d’hommes noirs à tête laineuse, semble se trouver dans toutes les îles et terres basses, entre l’Équateur et le Tropique, dans la mer du sud. Néanmoins dans quelques-unes de ces îles on trouve des hommes qui n’ont plus de laine sur la tête et qui sont couleur de cuivre, c’est-à-dire, plutôt rouges que noirs, avec peu de barbe et de grands et longs cheveux noirs; ceux-ci ne sont pas entièrement nus comme les autres dont nous [p. 542] avons parlé; ils portent une natte en forme de ceinture, et quoique les îles qu’ils habitent soient plus voisines de l’Équateur, il paroît que la chaleur n’y est pas aussi grande que dans toutes les terres où les hommes vont absolument nus, et où ils ont en même temps de la laine au lieu de cheveux[44].
   Les insulaires d’Otahiti (dit Samuel Wallis) sont grands, bien faits, agiles, dispos et d’une figure agréable. La taille des hommes est en général de cinq pieds sept à cinq pieds dix pouces; celle des femmes est de cinq pieds six pouces. Le teint des hommes est basané, leurs cheveux sont noirs ordinairement, et quelquefois bruns, roux ou blonds, ce qui est digne de remarque, parce que les cheveux de tous les naturels de l’Asie méridionale, de l’Afrique et de l’Amérique sont noirs; les enfants des deux sexes les ont ordinairement blonds. Toutes les femmes sont jolies, et quelques-unes d’une très-grande beauté. Ces Insulaires ne paroissent pas regarder la continence comme une vertu, puisque leurs femmes vendent leurs faveurs librement en public.
   Leurs pères, leurs frères les amenoient souvent eux-mêmes. Ils connoissent le prix de la beauté, car la grandeur des clous qu’on demandoit pour la jouissance d’une femme, étoit toujours proportionnée à ses charmes.
   L’habillement des hommes et des femmes est fait d’une espèce d’étoffe blanche[45] qui ressemble beaucoup au gros papier de la Chine; elle est fabriquée comme le papier avec le liber ou écorce intérieure des arbres qu’on a mise en macération. Les plumes, les fleurs, les coquillages et les perles, font partie de leurs ornemens: ce sont les femmes sur-tout qui portent les perles. C’est un usage [p. 543] reçu pour les hommes et pour les femmes de se peindre les fesses et le derrière des cuisses avec des lignes noires très-serrées, et qui représentent, différentes figures. Les garçons et les filles au-dessous de douze ans ne portent point ces marques.
   Ils se nourrissent de cochons, de volailles, de chiens et de poissons qu’ils font cuire, de fruits à pain, de bananes, d’ignames et d’un autre fruit aigre qui n’est pas bon en lui-même, mais qui donne un goût fort agréable au fruit à pain grillé, avec lequel ils le mangent souvent. Il y a beaucoup de rats dans l’île, mais on ne leur en a point vu manger. Ils ont des filets pour la pêche. Les coquilles leur servent de couteaux. Ils n’ont point de vases ni poteries qui aillent au feu. Il paroît qu’ils n’ont point d’autre boisson que de l’eau.
   M. de Bougainville nous a donné des connoissances encore plus exactes sur ces habitans de l’île d’Otahiti ou Taïti. Il paroît par tout ce qu’en dit ce célèbre Voyageur, que les Taïtiens parviennent à une grande vieillesse sans aucune incommodité et sans perdre la finesse de leurs sens.
   Le poisson et les végétaux, dit-il, sont leurs principales nourritures; ils mangent rarement de la viande; les enfants et les jeunes filles n’en mangent jamais; ils ne boivent que de l’eau, l’odeur du vin et de l’eau-de-vie leur donne de la répugnance; ils en témoignent aussi pour le tabac, pour les épiceries et pour toutes les choses fortes.
   Le peuple de Taïti est composé de deux races d’hommes très-différentes, qui cependant ont la même langue, les mêmes mœurs et qui paroissent se mêler ensemble sans distinction. La première, et c’est la plus nombreuse, produit des hommes de la plus grande taille, il est ordinaire d’en voir de six pieds et plus; ils sont bien faits et bien proportionnes. Rien ne distingue leurs traits de ceux [p. 544] des Européens, et s’ils étoient vêtus, s’ils vivoient moins à l’air et au grand soleil, ils seroient aussi blancs que nous; en général leurs cheveux sont noirs.
   La seconde race est d’une taille médiocre avec les cheveux crépus et durs comme du crin; la couleur et les traits peu différens de ceux des mulâtres; les uns et les autres se laissent croître la partie inférieure de la barbe; mais ils ont tous les moustaches et le haut des joues rasés; ils laissent aussi toute leur longueur aux ongles, excepté à celui du doigt du milieu de la main droite. Ils ont l’habitude de s’oindre les cheveux ainsi que la barbe avec l’huile de cocos. La plupart vont nus sans autre vêtement qu’une ceinture qui leur couvre les parties naturelles; cependant les principaux s’enveloppent ordinairement dans une grande pièce d’étoffe qu’ils laissent tomber jusqu’aux genoux; c’est aussi le seul habillement des femmes; comme elles ne vont jamais au soleil sans être couvertes, et qu’un petit chapeau de canne garni de fleurs, défend leur visage de ses rayons, elles sont beaucoup plus blanches que les hommes; elles ont les traits assez délicats, mais ce qui les distingue, c’est la beauté de leur taille et les contours de leur corps qui ne sont pas déformés comme en Europe par quinze ans de la torture du maillot et des corps.
   Au reste, tandis qu’en Europe les femmes se peignent en rouge les joues, celles de Taïti se peignent d’un bleu foncé les reins et les fesses; c’est une parure et en même temps une marque de distinction. Les hommes ainsi que les femmes ont les oreilles percées pour porter des perles ou des fleurs de toute espèce; ils sont de la plus grande propreté et se baignent sans cesse. Leur unique passion est l’amour; le grand nombre de femmes est le seul luxe des riches[46].
   Voici maintenant l’extrait de la description que le [p. 545] capitaine Cook donne de cette même île d’Otahiti et de ses habitans; j’en tirerai les faits qu’on doit ajouter aux relations du capitaine Wallis et de M. de Bougainville, et qui les confirment au point de n’en pouvoir douter.
   L’île d’Otahiti est environnée par un récif de rochers de corail[47]. Les maisons n’y forment pas de villages, elles sont rangées à environ cinquante verges les unes des autres; cette île, au rapport d’un naturel du pays, peut fournir six mille sept cents combattans.
   Ces peuples sont d’une taille et d’une stature supérieure à celle des Européens. Les hommes sont grands, forts, bien membrés et bien faits. Les femmes d’un rang distingué, sont en général au-dessus de la taille moyenne de nos Européennes; mais celles d’une classe inférieure sont au-dessous, et quelques-unes même sont très-petites; ce qui vient peut-être de leur commerce prématuré avec les hommes.
   Leur teint naturel est un brun-clair ou olive, il est très-foncé dans ceux qui sont exposés à l’air ou au soleil. La peau des femmes d’une classe supérieure, est délicate, douce et polie; la forme de leur visage est agréable, les os des joues ne sont pas élevés; ils n’ont point les yeux creux, ni le front proéminent, mais en général ils ont le nez un peu aplati; leurs yeux, et sur-tout ceux des femmes sont pleins d’expression, quelquefois étincelans de feu, ou remplis d’une douce sensibilité; leurs dents sont blanches et égales, et leur haleine pure.
   Ils ont les cheveux ordinairement roides et un peu rudes: les hommes portent leur barbe de différentes manières, cependant ils en arrachent toujours une très-grande partie, et tiennent le reste très-propre. Les deux sexes ont aussi la coutume d’épiler tous les poils qui croissent sous les aisselles. Leurs mouvemens [p. 546] conduite entr’eux et envers les étrangers affable et civile. Il semble qu’ils sont d’un caractère brave, sincère, sans soupçon ni perfidie, et sans penchant à la vengeance et à la cruauté, mais ils sont adonnés au vol. On a vu dans cette île des personnes dont la peau étoit d’un blanc-mat; ils avoient aussi les cheveux, la barbe, les sourcils et les cils blancs, les yeux rouges et foibles, la vue courte, la peau teigneuse et revêtue d’une espèce de duvet blanc, mais il paroît que ce sont des malheureux individus, rendus anomales par maladies.
   Les fluttes et les tambours sont leurs seuls instrumens, ils font peu de cas de la chasteté: les hommes offrent aux étrangers leurs sœurs ou leurs filles par civilité ou en forme de récompense. Ils portent la licence des mœurs et de la lubricité, à un point que les autres nations dont on a parlé depuis le commencement du monde jusqu’à présent, n’avoient pas encore atteint.
   Le mariage chez eux n’est qu’une convention entre l’homme et la femme dont les Prêtres ne se mêlent point.
   Ils ont adopté la circoncision sans autre motif que celui de la propreté; cette opération, à proprement parler, ne doit pas être appelée circoncision, parce qu’ils ne font pas au prépuce une amputation circulaire; ils le fendent seulement à travers la partie supérieure, pour empêcher qu’il ne se recouvre sur le gland, et les Prêtres seuls peuvent faire cette opération[48].
   Selon le même Voyageur, les habitans de l’île Huaheine, située à seize degrés quarante-trois minutes latitude sud et à cent cinquante degrés cinquante-deux minutes longitude ouest, ressemblent beaucoup aux Otahitiens pour la figure, l’habillement, le langage et toutes les autres habitudes. Leurs habitations, ainsi qu’à Otahiti, [p. 547] sont composées seulement d’un toit soutenu par des poteaux. Dans cette île, qui n’est qu’à trente lieues d’Otahiti, les hommes semblent être plus vigoureux et d’une stature encore plus grande, quelques-uns ont jusqu’à six pieds de haut et plus; les femmes y sont très-jolies. Tous ces Insulaires se nourrissent de cocos, d’ignames, de volailles, de cochons qui y sont en grand nombre. Et ils parlent tous la même langue, et cette langue des îles de la mer du sud, s’est étendue jusqu’à la nouvelle Zélande.


Habitans des terres Australes.

Pour ne rien omettre de ce que l’on connoît sur les terres Australes, je crois devoir donner ici par extrait ce qu’il y a de plus avéré dans les découvertes des Voyageurs qui ont successivement reconnu les côtes de ces vastes contrées, et finir par ce qu’en a dit M. Cook qui, lui seul, a plus fait de découvertes que tous les Navigateurs qui l’ont précédé.
   Il paroît par la déclaration que fit Gonneville en 1503 à l’Amirauté[49], que l’Australasie est divisée en petits cantons gouvernés par des Rois absolus, qui se font la guerre et qui peuvent mettre jusqu’à cinq ou six cents hommes en campagne; mais Gonneville ne donne ni la latitude, ni la longitude de cette terre dont il décrit les habitans.
   Par la relation de Fernand de Quiros, on voit que [p. 548] les Indiens de l’île appelée île de la belle nation par les Espagnols, laquelle est située à treize degrés de latitude sud, ont à peu-près les mêmes mœurs que les Otahitiens; ces Insulaires sont blancs, beaux et très-bien faits; on ne peut même trop s’étonner, dit-il, de la blancheur extrême de ce peuple dans un climat où l’air et le soleil devroient les hâler et noircir; les femmes effaceroient nos beautés Espagnoles si elles étoient parées; elles sont vêtues de la ceinture en bas de fine natte de palmier, et d’un petit manteau de même étoffe sur les épaules[50].
   Sur la côte orientale de la nouvelle Hollande, que Fernand de Quiros appelle terre du Saint-Esprit, il dit avoir aperçu des habitans de trois couleurs, les uns tous noirs, les autres fort blancs à cheveux et à barbe rouges, les autres mulâtres, ce qui l’étonna fort, et lui parut un indice de la grande étendue de cette contrée. Fernand de Quiros avoit bien raison, car par les nouvelles découvertes du grand navigateur M. Cook, l’on est maintenant assuré que cette contrée de la nouvelle Hollande est aussi étendue que l’Europe entière.
   Sur la même côte à quelque distance, Quiros vit une autre nation de plus haute taille et d’une couleur plus grisâtre, avec laquelle il ne fut pas possible de conférer; ils venoient en troupes décocher des flèches sur les Espagnols, et on ne pouvoit les faire retirer qu’à coups de mousquet[51].
   [p. 549] Abel Tasman trouva dans les terres voisines d’une baie dans la nouvelle Zélande, à quarante degrés cinquante minutes latitude sud, et cent quatre-vingt-onze degrés quarante-une minutes de longitude, des habitans qui avoient la voix rude et la taille grosse.… Ils étoient d’une couleur entre le brun et le jaune, et avoient les cheveux noirs, à peu-près aussi longs et aussi épais que ceux des Japonnois, attachés au sommet de la tête avec une plume longue et épaisse au milieu..… Ils avoient le milieu du corps couvert, les uns de nattes, les autres de toile de coton; mais le reste du corps étoit nu.
   J’ai donné dans le troisième Volume de mon Ouvrage, les découvertes de Dampierre et de quelques autres Navigateurs au sujet de la nouvelle Hollande et de la nouvelle Zélande; la première découverte de cette dernière terre Australe a été faite en 1642, par Abel Tasman et Diemen, qui ont donné leurs noms à quelques parties des côtes, mais toutes les notions que nous en avions étoient bien incomplètes avant la belle navigation de M. Cook.
   La taille des habitans de la nouvelle Zélande, dit ce grand Voyageur, est en général égale à celle des Européens les plus grands, ils ont les membres charnus, forts et bien proportionnés; mais ils ne sont pas aussi gras que les oisifs insulaires de la mer du sud. Ils sont alertes, vigoureux et adroits des mains; leur teint est en général brun; il y en a peu qui l’aient plus foncé que celui d’un Espagnol qui a été exposé au soleil, et celui du plus grand nombre l’est beaucoup moins.
   Je dois observer en passant, que la comparaison que fait ici M. Cook des Espagnols aux Zélandois, est d’autant plus juste que les uns sont à très-peu près les antipodes des autres.
   [p. 550] Les femmes, continue M. Cook, n’ont pas beaucoup de délicatesse dans les traits, néanmoins leur voix est d’une grande douceur; c’est par-là qu’on les distingue des hommes, leurs habillemens étant les mêmes: comme les femmes des autres pays, elles ont plus de gaieté, d’enjouement et de vivacité que les hommes. Les Zélandois ont les cheveux et la barbe noire; leurs dents sont blanches et régulières; ils jouissent d’une santé robuste et il y en a de fort âgés. Leur principale nourriture est de poisson, qu’ils ne peuvent se procurer que sur les côtes, lesquelles ne leur en fournissent en abondance que pendant un certain temps. Ils n’ont ni cochons, ni chèvres, ni volailles, et ils ne savent pas prendre les oiseaux en assez grand nombre pour se nourrir; excepté les chiens qu’ils mangent, ils n’ont point d’autres subsistances que la racine de fougère, les ignames et les patates.… Ils sont aussi décens et modestes que les Insulaires de la mer du sud sont voluptueux et indécens, mais ils ne sont pas aussi propres..… parce que ne vivant pas dans un climat aussi chaud ils ne se baignent pas si souvent.
   Leur habillement est au premier coup d’œil tout-à-fait bizarre. Il est composé de feuilles d’une espèce de glayeul, qui étant coupées en trois bandes, sont entrelacées les unes dans les autres et forment une sorte d’étoffe qui tient le milieu entre le réseau et le drap; les bouts des feuilles s’élèvent en saillie comme de la peluche ou les nattes que l’on étend sur nos escaliers. Deux pièces de cette étoffe font un habillement complet; l’une est attachée sur les épaules avec un cordon et pend jusqu’aux genoux; au bout de ce cordon est une aiguille d’os qui joint ensemble les deux parties de ce vêtement. L’autre pièce est enveloppée autour de la ceinture et pend presque à terre. Les hommes ne portent que dans certaines occasions cet habit de dessous; ils ont une ceinture à laquelle pend une petite corde destinée à un usage très-singulier. Les Insulaires de la mer du sud se fendent le prépuce pour l’empêcher de couvrir le gland; les Zélandois ramènent au contraire [p. 551] le prépuce sur le gland, et afin de l’empêcher de se retirer, ils en nouent l’extrémité avec le cordon attaché à leur ceinture, et le gland est la seule partie de leur corps qu’ils montrent avec une honte extrême.
   Cet usage plus que singulier, semble être fort contraire à la propreté; mais il a un avantage, c’est de maintenir cette partie sensible et fraîche plus long-temps; car l’on a observé que tous les circoncis et même ceux qui sans être circoncis ont le prépuce court, perdent dans la partie qu’il couvre la sensibilité plutôt que les autres hommes.
   Au nord de la nouvelle Zélande, continue M. Cook, il y a des plantations d’ignames, de pommes de terre et de cocos; on n’a pas remarqué de pareilles plantations au sud, ce qui fait croire que les habitans de cette partie du sud, ne doivent vivre que de racines de fougère, et de poisson. Il paroît qu’ils n’ont pas d’autre boisson que de l’eau. Ils jouissent sans interruption d’une bonne santé, et on n’en a pas vu un seul qui parût affecté de quelque maladie. Parmi ceux qui étoient entièrement nus, on ne s’est pas aperçu qu’aucun eût la plus légère éruption sur la peau, ni aucune trace de pustules ou de boutons; ils ont d’ailleurs un grand nombre de vieillards parmi eux, dont aucun n’est décrépit…
   Ils paroissent faire moins de cas des femmes que les Insulaires de la mer du sud, cependant ils mangent avec elles, et les Otahitiens mangent toujours seuls; mais les ressemblances qu’on trouve entre ce pays et les îles de la mer du sud, relativement aux autres usages, sont une forte preuve que tous ces Insulaires ont la même origine.… La conformité du langage paroît établir ce fait d’une manière incontestable; Tupia, jeune Otahitien que nous avions avec nous, se faisoit parfaitement entendre des Zélandois[52].
   [p. 552] M. Cook pense que ces peuples ne viennent pas de l’Amérique qui est située à l’est de ces contrées, et il dit, qu’à moins qu’il n’y ait au sud un continent assez étendu, il s’ensuivra qu’ils viennent de l’ouest. Néanmoins la langue est absolument différente dans la nouvelle Hollande, qui est la terre la plus voisine à l’ouest de la Zélande; et comme cette langue d’Otahiti et des autres îles de la mer Pacifique, ainsi que celle de la Zélande, ont plusieurs rapports avec les langues de l’Inde méridionale, on peut présumer que toutes ces petites peuplades tirent leur origine de l’Archipel indien.
   Aucun des habitans de la nouvelle Hollande ne porte le moindre vêtement, ajoute M. Cook; ils parloient dans un langage si rude et si désagréable, que Tupia, jeune Otahitien, n’y entendoit pas un seul mot. Ces hommes de la nouvelle Hollande paroissent hardis; ils sont armés de lances et semblent s’occuper de la pêche. Leurs lances sont de la longueur de six à quinze pieds avec quatre branches dont chacune est très-pointue et armée d’un os de poisson..… En général ils paroissent d’un naturel fort sauvage, puisqu’on ne put jamais les engager de se laisser approcher. Cependant on parvint pour la première fois à voir de près quelques naturels du pays dans les environs de la rivière d’Endeavour. Ceux-ci étoient armés de javelines et de lances, avoient les membres d’une petitesse remarquable, ils étoient cependant d’une taille ordinaire pour la hauteur: leur peau étoit couleur de suie ou de chocolat foncé; leurs cheveux étoient noirs, sans être laineux, mais coupés courts; les uns les avoient lisses et les autres bouclés.… Les traits de leur visage n’étoient pas désagréables; ils avoient les yeux très-vifs, les dents blanches et unies, la voix douce et harmonieuse, et répétoient quelques mots qu’on leur faisoit prononcer avec beaucoup de facilité. Tous [p. 553] ont un trou fait à travers le cartilage qui sépare les deux narines, dans lequel ils mettent un os d’oiseau de près de la grosseur d’un doigt et de cinq ou six pouces de long. Ils ont aussi des trous à leurs oreilles quoiqu’ils n’aient point de pendans, peut-être y en mettent-ils que l’on n’a pas vus..…… Par après on s’est aperçu que leur peau n’étoit pas aussi brune qu’elle avoit paru d’abord; ce que l’on avoit pris pour leur teint de nature, n’étoit que l’effet de la poussière et de la fumée, dans laquelle ils sont peut-être obligés de dormir, malgré la chaleur du climat, pour se préserver des mosquites, insectes très-incommodes. Ils sont entièrement nus, et paroissent être d’une activité et d’une activité et d’une agilité extrème.…
   Au reste, la nouvelle Hollande.… est beaucoup plus grande qu’aucune autre contrée du monde connu, qui ne porte pas le nom de continent. La longueur de la côte sur laquelle on a navigué, réduite en ligne droite, ne comprend pas moins de vingt-sept degrés; de sorte que sa surface en carré doit être beaucoup plus grande que celle de toute l’Europe.
   Les habitans de cette vaste terre ne paroissent pas nombreux; les hommes et les femmes y sont entièrement nus……… On n’aperçoit sur leur corps aucune trace de maladie ou de plaie, mais seulement de grandes cicatrices en lignes irrégulières, qui sembloient être les suites des blessures qu’ils s’étoient faites eux-mêmes avec un instrument obtus..…
   On n’a rien vu dans tout le pays qui ressemblât à un village. Leurs maisons, si toutefois on peut leur donner ce nom, sont faites avec moins d’industrie que celles de tous les autres peuples que l’on avoit vus auparavant, excepté celles des habitans de la Terre-de-Feu. Ces habitations n’ont que la hauteur qu’il faut, pour qu’un homme puisse se tenir debout; mais elles ne sont pas assez larges pour qu’il puisse s’y étendre de sa longueur dans aucun sens. Elles sont construites en forme de four, avec des baguettes flexibles, à peu-près aussi grosses que le pouce; ils enfoncent les deux extrémités de ces baguettes dans la terre, et [p. 554] ils les recouvrent ensuite avec des feuilles de palmier et de grands morceaux d’écorce. La porte n’est qu’une ouverture opposée à l’endroit où l’on fait le feu. Ils se couchent sous ces hangards en se repliant le corps en rond, de manière que les talons de l’un touchent la tête de l’autre; dans cette position forcée une des huttes contient trois ou quatre personnes. En avançant au nord, le climat devient plus chaud et les cabanes encore plus minces. Une horde errante construit ces cabanes dans les endroits qui lui fournissent de la subsistance pour un temps, et elle les abandonne lorsqu’on ne peut plus y vivre. Dans les endroits où ils ne sont que pour une nuit ou deux, ils couchent sous les buissons ou dans l’herbe qui a près de deux pieds de hauteur.
   Ils se nourrissent principalement de poisson, ils tuent quelquefois des Kanguros (grosses gerboises) et même des oiseaux.… Ils font griller la chair sur des charbons, ou ils la font cuire dans un trou avec des pierres chaudes, comme les Insulaires de la mer du Sud.
   J’ai cru devoir rapporter par extrait cet article de la relation du capitaine Cook, parce qu’il est le premier qui ait donné une description détaillée de cette partie du monde.
   La nouvelle Hollande est donc une terre peut-être plus étendue que toute notre Europe, et située sous un ciel encore plus heureux; elle ne paroît stérile que par le défaut de population, elle sera toujours nulle sur le globe tant qu’on se bornera à la visite des côtes, et qu’on ne cherchera pas à pénétrer dans l’intérieur des terres, qui, par leur position, semblent promettre toutes les richesses que la Nature a plus accumulées dans les pays chauds que dans les contrées froides ou tempérées.
   [p. 555] Par la description de tous ces peuples nouvellement découverts, et dont nous n’avions pu faire l’énumération dans notre article des variétés de l’espèce humaine[53], il paroît que les grandes différences, c’est-à-dire, les principales variétés dépendent entièrement de l’influence du climat; on doit entendre par climat, non-seulement la latitude plus ou moins élevée, mais aussi la hauteur ou la dépression des terres, leur voisinage ou leur éloignement des mers, leur situation par rapport aux vents, et sur-tout au vent d’est, toutes les circonstances en un mot qui concourent à former la température de chaque contrée; car c’est de cette température plus ou moins chaude ou froide, humide ou sèche, que dépend non-seulement la couleur des hommes, mais l’existence même des espèces d’animaux et de plantes, qui tous affectent de certaines contrées, et ne se trouvent pas dans d’autres; c’est de cette même température que dépend par conséquent la différence de la nourriture des hommes, seconde cause qui influe beaucoup sur leur tempérament, leur naturel, leur grandeur et leur force.


Sur les Blafards et Nègres blancs.

Mais indépendamment des grandes variétés produites par ces causes générales, il y en a de particulières dont quelques-unes me paroissent avoir des caractères sort bizarres, et dont nous n’avons pas encore pu saisir [p. 556] toutes les nuances. Ces hommes blafards dont nous avons parlé, et qui sont différens des blancs, des noirs-nègres, des noirs-caffres, des basanés, des rouges, etc. se trouvent plus répandus que je ne l’ai dit; on les connoît à Ceylan sous le nom de Bedas, à Java sous celui de Chacrelas ou Kacrelas, à l’Isthme d’Amérique sous le nom d’Albinos, dans d’autres endroits sous celui de Dondos; on les a aussi appelés Nègres-blancs; il s’en trouve aux Indes méridionales en Asie, à Madagascar en Afrique, à Carthagène et dans les Antilles en Amérique; l’on vient de voir qu’on en trouve aussi dans les îles de la mer du sud: on seroit donc porté à croire que les hommes de toute race et de toute couleur, produisent quelquefois des individus blafards, et que dans tous les climats chauds il y a des races sujettes à cette espèce de dégradation; néanmoins par toutes les connoissances que j’ai pu recueillir, il me paroît que ces blafards forment plutôt des branches stériles de dégénération, qu’une tige ou vraie race dans l’espèce humaine; car nous sommes, pour ainsi dire, assurés que les blafards mâles sont inhabiles ou très-peu habiles à la génération, et qu’ils ne produisent pas avec leurs femelles blafardes, ni même avec les négresses. Néanmoins on prétend que les femelles blafardes produisent, avec les nègres, des enfants pies, c’est-à-dire, marqués de taches noires et blanches, grandes et très-distinctes, quoique semées irrégulièrement. Cette dégradation de nature, paroît donc être encore plus grande dans les mâles que dans les [p. 557] femelles, et il y a plusieurs raisons pour croire que c’est une espèce de maladie ou plutôt une sorte de détraction dans l’organisation du corps, qu’une affection de nature qui doive se propager: car il est certain qu’on n’en trouve que des individus et jamais des familles entières; et l’on assure que quand par hasard ces individus produisent des enfants, ils se rapprochent de la couleur primitive de laquelle les pères ou mères avoient dégénéré. On prétend aussi que les Dondos produisent avec les nègres des enfants noirs, et que les Albinos de l’Amérique avec les Européens produisent des mulâtres; M. Schreber, dont j’ai tiré ces deux derniers faits, ajoute qu’on peut encore mettre avec les Dondos les nègres jaunes ou rouges qui ont des cheveux de cette même couleur, et dont on ne trouve aussi que quelques individus; il dit qu’on en a vu en Afrique et dans l’île de Madagascar, mais que personne n’a encore observé qu’avec le temps ils changent de couleur et deviennent noirs ou bruns[54]; qu’enfin on les a toujours vus constamment conserver leur première couleur; mais je doute beaucoup de la réalité de tous ces faits.
   Les blafards du Darien, dit M.P. ont tant de ressemblance avec les nègres blancs de l’Afrique et de l’Asie, qu’on est obligé de leur assigner une cause commune et constante. Les Dondos de l’Afrique et les Kakerlaks de l’Asie sont remarquables par leur taille qui excède rarement quatre pieds cinq pouces; leur teint est d’un blanc fade, comme celui du papier ou de la mousseline sans la [p. 558] moindre nuance d’incarnat ou de rouge; mais on y distingue quelquefois de petites taches lenticulaires grises; leur épiderme n’est point oléagineux. Ces blafards n’ont pas le moindre vestige de noir sur toute la surface du corps; ils naissent blancs et ne noircissent en aucun âge; ils n’ont point de barbe, point de poil sur les parties naturelles; leurs cheveux sont laineux et frisés en Afrique, longs et traînans en Asie, ou d’une blancheur de neige, ou d’un roux tirant sur le jaune; leurs cils et leurs sourcils ressemblent aux plumes de l’Édredon, ou au plus fin duvet qui revêt la gorge des cignes; leur iris est quelquefois d’un bleu mourant et singulièrement pâle; d’autres fois et dans d’autres individus de la même espèce l’iris est d’un jaune vif, rougeâtre et comme sanguinolent.
   Il n’est pas vrai que les blafards Albinos aient une membrane clignotante; la paupière couvre sans cesse une partie de l’iris et on la croit destituée du muscle élévateur, ce qui ne leur laisse apercevoir qu’une petite section de l’horizon.
   Le maintien des blafards annonce la foiblesse et le dérangement de leur constitution viciée, leurs mains sont si mal dessinées qu’on devroit les nommer des pattes; le jeu des muscles de leur mâchoire inférieure ne s’exécute aussi qu’avec difficulté; le tissu de leurs oreilles est plus mince et plus membraneux que celui de l’oreille des autres hommes; la conque manque aussi de capacité, et le lobe est alongé et pendant.
   Les blafards du nouveau continent ont la taille plus haute que les blafards de l’ancien; leur tête n’est pas garnie de laine, mais de cheveux longs de sept à huit pouces, blancs et peu frisés; ils ont l’épiderme chargé de poils folets depuis les pieds jusqu’à la naissance des cheveux; leur visage est velu; leurs yeux sont si mauvais qu’ils ne voient presque pas en plein jour, et que la lumière leur occasionne des vertiges et des éblouissemens: ces blafards n’existent que dans la Zone torride jusqu’au dixième degré de chaque côté de l’Équateur.
   L’air est très-pernicieux dans toute l’étendue de l’Isthme du [p. 559] nouveau monde; à Carthagène et à Panama les Négresses y accouchent d’enfants blafards plus souvent qu’ailleurs[55].
   Il existe à Darien (dit l’Auteur, vraiment Philosophe, de l’Histoire philosophique et politique des deux Indes) une race de petits hommes blancs dont on retrouve l’espèce en Afrique et dans quelques îles de l’Asie; ils sont couverts d’un duvet d’une blancheur de lait éclatante; ils n’ont point de cheveux, mais de la laine; ils ont la prunelle rouge; ils ne voient bien que la nuit; ils sont foibles et leur instinct paroît plus borné que celui des autres hommes[56].
   Nous allons comparer à ces descriptions celle que j’ai faite moi-même d’une négresse blanche que j’ai eu occasion d’examiner et de faire dessiner d’après nature (Voyez planche I). Cette fille nommée Geneviève, étoit âgée de près de dix-huit ans, en avril 1777, lorsque je l’ai décrite; elle est née de parens nègres dans l’île de la Dominique, ce qui prouve qu’il naît des Albinos non-seulement à dix degrés de l’Équateur, mais jusqu’à seize et peut-être vingt degrés, car on assure qu’il s’en trouve à Saint-Domingue et à Cuba. Le père et la mère de cette négresse blanche, avoient été amenés de la côte d’Or en Afrique, et tous deux étoient parfaitement noirs. Geneviève étoit blanche sur tout le corps, elle avoit quatre pieds onze pouces six lignes de hauteur, et son corps étoit assez bien proportionné[57]; ceci s’accorde [p. 560] avec ce que dit M.P. que les albinos d’Amérique sont plus grands que les blafards de l’ancien continent: mais la tête de cette négresse blanche n’étoit pas aussi-bien proportionnée que le corps; en la mesurant, nous l’avons trouvée trop forte, et sur-tout trop longue; elle avoit neuf pouces neuf lignes de hauteur, ce qui fait près d’un sixième de la hauteur entière du corps, au lieu que dans un homme ou une femme bien proportionnés, la tête ne doit avoir qu’un septième et demi de la hauteur totale. Le cou au contraire est trop court et trop gros, n’ayant que dix-sept lignes de hauteur, et douze pouces trois lignes de circonférence. La longueur des bras est de deux pieds deux pouces trois lignes; de l’épaule au coude, onze pouces dix lignes; du coude au poignet, neuf pouces dix lignes; du poignet à l’extrémité du doigt du milieu, six pouces six lignes, et en totalité les bras sont trop longs. Tous les traits de la face sont absolument semblables à ceux des négresses noires; seulement les oreilles sont placées trop haut; le haut du cartilage de l’oreille s’élevant au-dessus de la hauteur de l’œil, tandis que le bas du lobe ne descend qu’à la hauteur de la moitié du nez; or le bas de l’oreille doit être au niveau du bas du nez, et le haut de l’oreille au niveau du dessus des yeux; cependant ces oreilles élevées ne paroissoient pas faire une grande difformité, et elles étoient  semblables pour la forme et pour l’épaisseur aux [p. 561] oreilles ordinaires; ceci ne s’accorde donc pas avec ce que dit M.P. que le tissu de l’oreille de ces blafards est plus mince et plus membraneux que celui de l’oreille des autres hommes; il en est de même de la conque, elle ne manquoit pas de capacité, et le lobe n’étoit pas alongé ni pendant comme il le dit. Les lèvres et la bouche, quoique conformées comme dans les négresses noires, paroissent singulières par le défaut de couleur; elles sont aussi blanches que le reste de la peau et sans aucune apparence de rouge; en général la couleur de la peau, tant du visage que du corps de cette négresse blanche est d’un blanc de suif qu’on n’auroit pas encore épuré, ou si l’on veut d’un blanc-mat blafard et inanimé; cependant on voyoit une teinte légère d’incarnat sur les joues lorsqu’elle s’approchoit du feu, ou qu’elle étoit remuée par la honte qu’elle avoit de se faire voir nue. J’ai aussi remarqué sur son visage quelques petites taches à peine lenticulaires de couleur roussâtre. Les mamelles étoient grosses, rondes, très-fermes et bien placées; les mamelons d’un rouge assez vermeil; l’aréole qui environne les mamelons a seize lignes de diamètre, et paroît semée de petits tubercules couleur de chair: cette jeune fille n’avoit point fait d’enfant, et sa maîtresse assuroit qu’elle étoit pucelle; elle avoit très-peu de laine aux environs des parties naturelles, et point du tout sous les aisselles, mais sa tête en étoit bien garnie; cette laine n’avoit guère qu’un pouce et demi de longueur, elle est rude, touffue et frisée naturellement, blanche à la [p. 562] racine et roussâtre à l’extrémité; il n’y avoit pas d’autre laine, poil ou duvet sur aucune partie de son corps. Les sourcils sont à peine marqués par un petit duvet blanc, et les cils sont un peu plus apparens: les yeux ont un pouce d’un angle à l’autre, et la distance entre les deux yeux est de quinze lignes, tandis que cet intervalle entre les yeux doit être égal à la grandeur de l’œil.
   Les yeux sont remarquables par un mouvement très-singulier, les orbites paroissent inclinées du côté du nez; au lieu que dans la conformation ordinaire, les orbites sont plus élevées vers le nez que vers les tempes; dans cette négresse, au contraire, elles étoient plus élevées du côté des tempes que du côté du nez, et le mouvement de ses yeux, que nous allons décrire, suivoit cette direction inclinée; ses paupières n’étoient pas plus amples qu’elles le sont ordinairement, elle pouvoit les fermer, mais non pas les ouvrir au point de découvrir le dessus de la prunelle, en sorte que le muscle élévateur paroît avoir moins de force dans ces nègres blancs que dans les autres hommes; ainsi les paupières ne sont pas clignotantes, mais toujours à demi fermées: le blanc de l’œil est assez pur, la pupile et la prunelle assez larges, l’iris est composé à l’intérieur autour de la pupile d’un cercle jaune indéterminé, et ensuite d’un cercle mêlé de jaune et de bleu, et enfin d’un cercle d’un bleu-foncé qui forme la circonférence de la prunelle; en sorte que vus d’un peu loin, les yeux paroissent d’un bleu sombre.
   Exposée vis-à-vis du grand jour, cette négresse [p. 563] blanche en soutenoit la lumière sans clignotement et sans en être offensée, elle resserroit seulement l’ouverture de ses paupières en abaissant un peu plus celle du dessus. La portée de sa vue étoit fort courte, je m’en suis assuré par des monocles et des lorgnettes; cependant elle voyoit distinctement les plus petits objets en les approchant près de ses yeux à trois ou quatre pouces de distance; comme elle ne sait pas lire, on n’a pas pu en juger plus exactement: cette vue courte est néanmoins perçante dans l’obscurité au point de voir presque aussi-bien la nuit que le jour; mais le trait le plus remarquable dans les yeux de cette négresse blauche est un mouvement d’oscillation ou de balancement prompt et continuel, par lequel les deux yeux s’approchent ou s’éloignent régulièrement tous deux ensemble alternativement du côté du nez et du côté des tempes; on peut estimer à deux ou deux lignes et demie la différence des espaces que les yeux parcourent dans ce mouvement dont la direction est un peu inclinée en descendant des tempes vers le nez; cette fille n’est point maitresse d’arrêter le mouvement de ses yeux, même pour un moment, il est aussi prompt que celui du balancier d’une montre, en sorte qu’elle doit perdre et retrouver, pour ainsi dire, à chaque instant les objets qu’elle regarde. J’ai couvert successivement l’un et l’autre de ses yeux avec mes doigts pour reconnoître s’ils étoient d’inégale force, elle en avoit un plus foible; mais l’inégalité n’étoit pas assez grande pour produire le regard louche, et j’ai senti sous mes doigts que l’œil [p. 564] fermé et couvert, continuoit de balancer comme celui qui étoit découvert. Elle a les dents bien rangées et du plus bel émail, l’haleine pure, point de mauvaise odeur de transpiration ni d’huileux sur la peau comme les négresses noires; sa peau est au contraire trop sèche, épaisse et dure. Les mains ne sont pas mal conformées, et seulement un peu grosses; mais elles sont couvertes, ainsi que le poignet et une partie du bras, d’un si grand nombre de rides, qu’en ne voyant que ses mains on les auroit jugées appartenir à une vieille décrépite de plus de quatre-vingts ans; les doigts sont gros et assez longs, les ongles quoiqu’un peu grands ne sont pas difformes. Les pieds et la partie basse des jambes sont aussi couverts de rides, tandis que les cuisses et les fesses présentent une peau ferme et assez bien tendue. La taille est même ronde et bien prise, et si l’on en peut juger par l’habitude entière du corps, cette fille est très-en état de produire. L’écoulement périodique n’a paru qu’à seize ans, tandis que dans les négresses noires, c’est ordinairement à neuf, dix et onze ans. On assure qu’avec un nègre noir elle produiroit un nègre pie, tel que celui dont nous donnerons bientôt la description; mais on prétend en même temps qu’avec un nègre blanc qui lui ressembleroit elle ne produiroit rien, parce qu’en général les mâles nègres blancs ne sont pas prolifiques.
   Au reste, les personnes auxquelles cette négresse blanche appartient, m’ont assuré que presque tous les nègres mâles et femelles qu’on a tirés de la côte d’Or [p. 565] en Afrique pour les îles de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Dominique, ont produit dans ces îles des nègres blancs, non pas en grand nombre, mais un sur six ou sept enfants; le père et la mère de celle-ci n’ont eu qu’elle de blanche, et tous leurs autres enfants étoient noirs. Ces nègres blancs, sur-tout les mâles, ne vivent pas bien long-temps, et la différence la plus ordinaire entre les femelles et les mâles, est que ceux-ci ont les yeux rouges et la peau encore plus blafarde et plus inanimée que les femelles.
   Nous croyons devoir inférer de cet examen et des faits ci-dessus exposés, que ces blafards ne forment point une race réelle, qui, comme celle des nègres et des blancs, puisse également se propager, se multiplier et conserver à perpétuité, par la génération, tous les caractères qui pourroient la distinguer des autres races; on doit croire au contraire, avec assez de fondement, que cette variété n’est pas spécifique, mais individuelle, et qu’elle subit peut-être autant de changemens qu’elle contient d’individus différens, ou tout au moins autant que les divers climats; mais ce ne sera qu’en multipliant les observations qu’on pourra reconnoître les nuances et les limites de ces différentes variétés.
   Au surplus, il paroît assez certain que les négresses blanches produisent avec les nègres noirs, des nègres pies, c’est-à-dire, marqués de blanc et de noir par grandes taches. Je donne ici (planche II) la figure d’un de ces nègres pies né à Carthagène en Amérique, et dont le portrait colorié m’a été envoyé par M. Taverne, [p. 566] ancien Bourguemestre et Subdélégué de Dunkerque, avec les renseignemens suivans, contenus dans une lettre dont voici l’extrait:
   Je vous envoie, Monsieur, un portrait qui s’est trouvé dans une prise Angloise, faite dans la dernière guerre, par le Corsaire la Royale, dans lequel j’étois intéressé. C’est celui d’une petite fille dont la couleur est mi-partie de noir et de blanc; les mains et les pieds sont entièrement noirs; la tête l’est également, à l’exception du menton, jusques et compris la lèvre inférieure, partie du front y compris, la naissance des cheveux ou laine au-dessus sont également blancs, avec une tache noire au milieu de la tache blanche; tout le reste du corps, bras, jambes et cuisses sont marqués de taches noires plus ou moins grandes, et sur les grandes taches noires il s’en trouve de plus petites encore plus noires. On ne peut comparer cet enfant pour la forme des taches qu’aux chevaux gris ou tigrés, le noir et le blanc se joignent par des teintes imperceptibles, de la couleur des mulâtres.
   Je pense, dit M. Taverne, malgré ce que porte la légende Angloise[58] qui est au bas du portrait de cet enfant, qu’il est provenu de l’union d’un blanc et d’une négresse, et que ce n’est que pour sauver l’honneur de la mère et de la Société dont elle étoit esclave, qu’on a dit cet enfant né de parens nègres[59].


Réponse de M. de Buffon. Montbard, le 13 Octobre 1772.

J’ai reçu, Monsieur, le portrait de l’enfant noir et blanc que vous avez eu la bonté de m’envoyer, et j’en ai été assez émerveillé, car je n’en connoissois pas d’exemple dans la Nature. On seroit d’abord porté à [p. 567] croire avec vous, Monsieur, que cet enfant né d’une négresse, a eu pour père un blanc, et que de-là vient la variété de ses couleurs; mais lorsqu’on fait réflexion qu’on a mille et millions d’exemples, que le mélange du sang nègre avec le blanc n’a jamais produit que du brun, toujours uniformément répandu; on vient à douter de cette supposition, et je crois qu’en effet on seroit moins mal fondé à rapporter l’origine de cet enfant à des nègres dans lesquels il y a des individus blancs ou blafards, c’est-à-dire, d’un blanc tout différent de celui des autres hommes blancs, car ces nègres blancs dont vous avez peut-être entendu parler, Monsieur, et dont j’ai fait quelque mention dans mon livre, ont de la laine au lieu de cheveux, et tous les autres attributs des véritables nègres, à l’exception de la couleur de la peau, et de la structure des yeux que ces nègres blancs ont très-foibles. Je penserois donc que si quelqu’un des ascendans de cet enfant pie étoit un nègre blanc, la couleur a pu reparoître en partie et se distribuer comme nous la voyons sur ce portrait.


Réponse de M. Taverne. Dunkerque, le 29 Octobre 1772.

Monsieur; l’original du portrait de l’enfant noir et blanc, a été trouvé à bord du navire le Chrétien, de Londres, venant de la nouvelle Angleterre pour aller à Londres; ce navire fut pris en 1746, par le vaisseau nommé le Comte de Maurepas, de Dunkerque, commandé par le capitaine François Meyne.
   L’origine et la cause de la bigarrure de la peau de cet enfant que vous avez la bonté de m’annoncer par la lettre dont vous m’avez honoré, paroissent très-probables; un pareil phénomène [p. 568] est très-rare et peut-être unique. Il se peut cependant que dans l’intérieur de l’Afrique, où il se trouve des nègres noirs et d’autres blancs, le cas y soit plus fréquent. Il me reste néanmoins encore un doute sur ce que vous me faites l’honneur de me marquer à cet égard, et malgré mille et millions d’exemples que vous citez, que le mélange du sang nègre avec le blanc, n’a jamais produit que du brun toujours uniformément répandu; je crois qu’à l’exemple des quadrupèdes, les hommes peuvent naître, par le mélange des individus noirs et blancs, tantôt bruns comme sont les mulâtres, tantôt tigrés à petites taches noires ou blanchâtres, et tantôt pies à grandes taches ou bandes comme il est arrivé à l’enfant ci-dessus; ce que nous voyons arriver par le mélange des races noires et blanches, parmi les chevaux, les vaches, brebis, porcs, chiens, chats, lapins, etc. pourroit également arriver parmi les hommes; il est même surprenant que cela n’arrive pas plus souvent. La laine noire dont la tête de cet enfant est garnie sur la peau noire, et les cheveux blancs qui naissent sur les parties blanches de son front, font présumer que les parties noires proviennent d’un sang nègre et les parties blanches d’un sang blanc, etc.
   S’il étoit toujours vrai que la peau blanche fît naître des cheveux, et que la peau noire produisît de la laine, on pourroit croire en effet que ces nègres pies proviendroient du mélange d’une négresse et d’un blanc; mais nous ne pouvons savoir par l’inspection du portrait s’il y a en effet des cheveux sur les parties blanches et de la laine sur les parties noires, il y a au contraire toute apparence que les unes et les autres de ces parties sont couvertes de laine; ainsi je suis persuadé que cet enfant pie doit sa naissance à un père nègre noir et à une mère négresse blanche. Je le soupçonnois en 1772, lorsque j’ai écrit à M. Taverne et j’en suis maintenant presque assuré par les nouvelles informations que j’ai faites à ce sujet.
   [p. 569] Dans les animaux, la chaleur du climat change la laine en poil. On peut citer pour exemple les brebis du Sénégal, les bisons ou bœufs à bosse qui sont couverts de laine dans les contrées froides, et qui prennent du poil rude, comme celui de nos bœufs, dans les climats chauds, etc. Mais il arrive tout le contraire dans l’espèce humaine, les cheveux ne deviennent laineux que sur les nègres, c’est-à-dire, dans les contrées les plus chaudes de la terre, où tous les animaux perdent leur laine.
   On prétend que parmi les blafards des différens climats, les uns ont de la laine, les autres des cheveux, et que d’autres n’ont ni laine ni cheveux, mais un simple duvet; que les uns ont l’iris des yeux rouge, et d’autres d’un bleu foible; que tous en général sont moins vifs, moins forts et plus petits que les autres hommes, de quelque couleur qu’ils soient; que quelques-uns de ces blafards ont le corps et les membres assez bien proportionnés; que d’autres paroissent difformes par la longueur des bras, et sur-tout par les pieds et par les mains dont les doigts sont trop gros ou trop courts; toutes ces différences rapportées par les Voyageurs, paroissent indiquer qu’il y a des blafards de bien des espèces, et qu’en général cette dégénération ne vient pas d’un type de nature, d’une empreinte particulière qui doive se propager sans altération et former une race constante, mais plutôt d’une désorganisation de la peau plus commune dans les pays chauds qu’elle ne l’est ailleurs; car les nuances du blanc au blafard se reconnoissent dans les [p. 570] pays tempérés et même froids. Le blanc-mat et fade des blafards, se trouve dans plusieurs individus de tous les climats; il y a même en France plusieurs personnes des deux sexes dont la peau est de ce blanc inanimé: cette sorte de peau ne produit jamais que des cheveux et des poils blancs ou jaunes. Ces blafards de notre Europe, ont ordinairement la vue foible, le tour des yeux rouge, l’iris bleu, la peau parsemée de taches grandes comme des lentilles, non-seulement sur le visage, mais même sur le corps; et cela me confirme encore dans l’idée que les blafards en général ne doivent être regardés que comme des individus plus ou moins disgraciés de la Nature, dont le vice principal réside dans la texture de la peau.
   Nous allons donner des exemples de ce que peut produire cette désorganisation de la peau; on a vu en Angleterre un homme auquel on avoit donné le surnom de porc-épic, il est né en 1710 dans la province de Suffolk. Toute la peau de son corps étoit chargée de petites excroissances ou verrues en forme de piquans gros comme une ficelle. Le visage, la paume des mains, la plante des pieds étoient les seules parties qui n’eussent pas de piquans; ils étoient d’un brun rougeâtre et en même temps durs et élastiques, au point de faire du bruit lorsqu’on passoit la main dessus; ils avoient un demi-pouce de longueur dans de certains endroits et moins dans d’autres; ces excroissances ou piquans n’ont paru que deux mois après sa naissance; ce qu’il y avoit [p. 571] encore de singulier, c’est que ces verrues tomboient chaque hiver pour renaître au printemps. Cet homme au reste se portoit très-bien; il a eu six enfants qui tous six ont été comme leur père couverts de ces mêmes excroissances. On peut voir la main d’un de ces enfants gravée dans les Glanures de M. Edwards, planche 212; et la main du père dans les Transactions philosophiques, volume XLIX, page 21.
   Nous donnons ici (planches III et IV) la figure d’un enfant que j’ai fait dessiner sous mes yeux, et qui a été vu de tout Paris dans l’année 1774. C’étoit une petite fille nommée Anne-Marie Hérig, née le 11 novembre 1770 à Dackstul, comté de ce nom, dans la Lorraine-allemande à sept lieues de Trèves; son père, sa mère, ni aucun de ses parens n’avoient de taches sur la peau, au rapport d’un oncle et d’une tante qui la conduisoient: cette petite fille avoit néanmoins tout le corps, le visage et les membres parsemés et couverts en beaucoup d’endroits de taches plus ou moins grandes, dont la plupart étoient surmontées d’un poil semblable à du poil de veau; quelques autres endroits étoient couverts d’un poil plus court et semblable à du poil de chevreuil; ces taches étoient toutes de couleur fauve, chair et poil; il y avoit aussi des taches sans poil, et la peau dans ces endroits nus, ressembloit à du cuir tanné; telles étoient les petites taches rondes et autres, grosses comme des mouches que cet enfant avoit aux bras, aux jambes, sur le visage et sur quelques endroits du [p. 572] corps: les taches velues étoient bien plus grandes; il y en avoit sur les jambes, les cuisses, les bras et sur le front: ces taches couvertes de beaucoup de poil étoient proéminentes, c’est-à-dire, un peu élevées au-dessus de la peau nue. Au reste, cette petite fille étoit d’une figure très-agréable, elle avoit de fort beaux yeux, quoique surmontés de sourcils très-extraordinaires, car ils étoient mêlés de poils humains et de poil de chevreuil, la bouche petite, la physionomie gaie, les cheveux bruns. Elle n’étoit âgée que de trois ans et demi lorsque je l’observai au mois de Juin 1774, et elle avoit deux pieds sept pouces de hauteur, ce qui est la taille ordinaire des filles de cet âge, seulement elle avoit le ventre un peu plus gros que les autres enfants, elle étoit très-vive et se portoit à merveille, mais mieux en hiver qu’en été; car la chaleur l’incommodoit beaucoup, parce qu’indépendamment des taches que nous venons de décrire, et dont le poil lui échauffoit la peau, elle avoit encore l’estomac et le ventre couverts d’un poil clair assez long d’une couleur fauve du côté droit, et un peu moins foncée du côté gauche; et son dos sembloit être couvert d’une tunique de peau velue, qui n’étoit adhérente au corps que dans quelques endroits, et qui étoit formée par un grand nombre de petites loupes ou tubercules très-voisins les uns des autres, lesquels prenoient sous les aisselles et lui couvroient toute la partie du dos jusque sur les reins. Ces espèces de loupes ou excroissances d’une peau qui étoit pour ainsi dire étrangère au corps [p. 573] de cet enfant, ne lui faisoient aucune douleur lors même qu’on les pinçoit; elles étoient de formes différentes, toutes couvertes de poil sur un cuir grenu et ridé dans quelques endroits. Il partoit de ces rides, des poils bruns assez clair-semés, et les intervalles entre chacune des excroissances étoient garnis d’un poil brun plus long que l’autre: enfin le bas des reins et le haut des épaules étoient surmontés d’un poil de plus de deux pouces de longueur: ces deux endroits du corps étoient les plus remarquables par la couleur et la quantité du poil; car celui du haut des fesses, des épaules et de l’estomac étoit plus court et ressembloit à du poil de veau fin et soyeux, tandis que les longs poils du bas des reins et du dessus des épaules étoient rudes et fort bruns: l’intérieur des cuisses, le dessous des fesses et les parties naturelles, étoient absolument sans poil et d’une chair très-blanche, très-délicate et très-fraiche. Toutes les parties du corps qui n’étoient pas tachées, présentoient de même une peau très-fine et même plus belle que celle des autres enfants. Les cheveux étoient châtains-bruns et fins. Le visage, quoique fort taché, ne laissoit pas de paroître agréable par la régularité des traits et par la blancheur de la peau. Ce n’étoit qu’avec répugnance que cet enfant se laissoit habiller; tous les vêtemens lui étant incommodes par la grande chaleur qu’ils donnoient à son petit corps déjà vêtu par la Nature: aussi n’étoit-il nullement sensible au froid.
   A l’occasion du portrait et de la description de cette [p. 574] petite fille, des personnes dignes de foi m’ont assuré avoir vu à Bar une femme qui depuis les clavicules jusqu’aux genoux, est entièrement couverte d’un poil de veau fauve et touffu: cette femme a aussi plusieurs poils semés sur le visage, mais on n’a pu m’en donner une meilleure description. Nous avons vu à Paris dans l’année 1774, un Russe, dont le front et tout le visage étoient couverts d’un poil noir comme sa barbe et ses cheveux. J’ai dit qu’on trouve de ces hommes à face velue à Yeço et dans quelques autres endroits; mais comme ils sont en petit nombre, on doit présumer que ce n’est point une race particulière ou variété constante, et que ces hommes à face velue ne sont, comme les blafards, que des individus dont la peau est organisée différemment de celle des autres hommes; car le poil et la couleur peuvent être regardés comme des qualités accidentelles produites par des circonstances particulières, que d’autres circonstances particulières et souvent si légères qu’on ne les devine pas, peuvent néanmoins faire varier et même changer du tout au tout.
   Mais pour en revenir aux nègres, l’on sait que certaines maladies leur donnent communément une couleur jaune ou pâle et quelquefois presque blanche: leurs brûlures et leurs cicatrices restent même assez long-temps blanches; les marques de leur petite vérole sont d’abord jaunâtres, et elles ne deviennent noires comme le reste de la peau que beaucoup de temps après. Les nègres en vieillissant perdent une partie de leur couleur [p. 575] noire, ils pâlissent ou jaunissent, leur tête et leur barbe grisonnent; M. Schreber[60] prétend qu’on a trouvé parmi eux plusieurs hommes tachetés, et que même en Afrique les mulâtres sont quelquefois marqués de blanc, de brun et de jaune; enfin que parmi ceux qui sont bruns, on en voit quelques-uns qui sur un fond de cette couleur sont marqués de taches blanches: ce sont-là, dit-il, les véritables chacrelas auxquels la couleur a fait donner ce nom par la ressemblance qu’ils ont avec l’insecte du même nom; il ajoute qu’on a vu aussi à Tobolsk et dans d’autres contrées de la Sibérie, des hommes marquetés de brun et dont les taches étoient d’une peau rude, tandis que le reste de la peau qui étoit blanche, étoit fine et très-douce. Un de ces hommes de Sibérie avoit même les cheveux blancs d’un côté de la tête et de l’autre côté ils étoient noirs, et on prétend qu’ils sont les restes d’une nation qui portoit le nom de Piegaga ou Piestra-Horda, la horde bariolée ou tigrée.
   Nous croyons qu’on peut rapporter ces hommes tachés de Sibérie, à l’exemple que nous venons de donner de la petite fille à poil de chevreuil; et nous ajouterons à celui des nègres qui perdent leur couleur, un fait bien certain, et qui prouve que dans de certaines circonstances la couleur des nègres peut changer du noir au blanc.
   La nommée Françoise (négresse) cuisinière du Colonel Barnet, née en Virginie, âgée d’environ quarante ans, d’une très-bonne [p. 576] santé, d’une constitution forte et robuste, a eu originairement la peau toute aussi noire que l’Africain le plus brûlé; mais dès l’âge de quinze ans environ, elle s’est aperçue que les parties de sa peau qui avoisinent les ongles et les doigts, devenoient blanches. Peu de temps après le tour de sa bouche subit le même changement, et le blanc a depuis continué à s’étendre peu-à-peu sur le corps, en sorte que toutes les parties de sa surface se sont ressenties plus ou moins de cette altération surprenante.
   Dans l’état présent, sur les quatre cinquièmes environ de la surface de son corps, la peau est blanche, douce et transparente comme celle d’une belle Européenne, et laisse voir agréablement les ramifications des vaisseaux sanguins qui sont dessous. Les parties qui sont restées noires, perdent journellement leur noirceur; en sorte qu’il est vraisemblable qu’un petit nombre d’années amènera un changement total.
   Le cou et le dos le long des vertèbres, ont plus conservé de leur ancienne couleur que tout le reste, et semblent encore, par quelques taches, rendre témoignage de leur état primitif. La tête, la face, la poitrine, le ventre, les cuisses, les jambes et les bras, ont presque entièrement acquis la couleur blanche; les parties naturelles et les aisselles ne sont pas d’une couleur uniforme, et la peau de ces parties est couverte de poil blanc (laine) où elle est blanche, et de poil noir où elle est noire.
   Toutes les fois qu’on a excité en elle des passions, telles que la colère, la honte, etc. on a vu sur le champ son visage et sa poitrine s’enflammer de rougeur. Pareillement, lorsque ces endroits du corps ont été exposés à l’action du feu, on y a vu paroître quelques marques de rousseur.
   Cette femme n’a jamais été dans le cas de se plaindre d’une douleur qui ait duré vingt-quatre heures de suite; seulement elle a eu une couche il y a environ dix-sept ans. Elle ne se souvient pas que ses règles aient jamais été supprimées, hors le temps de sa grossesse. Jamais elle n’a été sujette à aucune maladie de la [p. 577] peau, et n’a usé d’aucun médicament appliqué à l’extérieur, auquel on puisse attribuer ce changement de couleur. Comme on sait que par la brûlure la peau des nègres devient blanche, et que cette femme est tous les jours occupée aux travaux de la cuisine, on pourroit peut-être supposer que ce changement de couleur auroit été l’effet de la chaleur; mais il n’y a pas moyen de se prêter à cette supposition dans ce cas-ci, puisque cette femme a toujours été bien habillée, et que le changement est aussi remarquable dans les parties qui sont à l’abri de l’action du feu, que dans celles qui y sont les plus exposées.
   La peau considérée comme émonctoire, paroît remplir toutes ses fonctions aussi parfaitement qu’il est possible, puisque la sueur traverse indifféremment avec la plus grande liberté les parties noires et les parties blanches[61].
   Mais s’il y a des exemples de femmes ou d’hommes noirs devenus blancs, je ne sache pas qu’il y en ait d’hommes blancs devenus noirs; la couleur la plus constante dans l’espèce humaine est donc le blanc, que le froid excessif des climats du pôle change en gris-obscur, et que la chaleur trop forte de quelques endroits de la zone torride change en noir; les nuances intermédiaires, c’est-à-dire, les teintes de basané, de jaune, de rouge, d’olive et de brun, dépendent des différentes températures et des autres circonstances locales de chaque contrée; l’on ne peut donc attribuer qu’à ces mêmes causes la différence dans la couleur des yeux et des cheveux, sur laquelle néanmoins il y a beaucoup plus d’uniformité que dans la couleur de la peau: car presque tous les [p. 578] hommes de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique, ont les cheveux noirs ou bruns; et parmi les Européens, il y a peut-être encore beaucoup plus de bruns que de blonds, lesquels sont aussi presque les seuls qui aient les yeux bleus.


Sur les Monstres.

A ces variétés, tant spécifiques qu’individuelles, dans l’espèce humaine, on pourroit ajouter les monstruosités; mais nous ne traitons que des faits ordinaires de la Nature et non des accidens, néanmoins nous devons dire qu’on peut réduire en trois classes tous les monstres possibles; la première est celle des monstres par excès, la seconde des monstres par défaut, et la troisième de ceux qui le sont par le renversement ou la fausse position des parties. Dans le grand nombre d’exemples qu’on a recueillis des différens monstres de l’espèce humaine, nous n’en citerons ici qu’un seul de chacune de ces trois classes.
   Dans la première qui comprend tous les monstres par excès, il n’y en a pas de plus frappans que ceux qui ont un double corps et forment deux personnes. Le 26 octobre 1701, il est né à Tzoni en Hongrie, deux filles qui tenoient ensemble par les reins (voyez planche V); elles ont vécu vingt-un ans; à l’âge de sept ans, on les amena en Hollande, en Angleterre, en France, en Italie, en Russie et presque dans toute l’Europe; âgées de neuf ans, un bon Prêtre les acheta pour les mettre au couvent à Pétersbourg, où elles [p. 579] sont restées jusqu’à l’âge de vingt-un ans, c’est-à-dire, jusqu’à leur mort qui arriva le 23 février 1723. M. Justus-Joannes Tortos, Docteur en médecine, a donné à la Société royale de Londres, le 3 juillet 1757, une histoire détaillée de ces jumelles, qu’il avoit trouvée dans les papiers de son beau-père, Carl. Rayger, qui étoit le Chirurgien ordinaire du couvent où elles étoient.
   L’une de ces jumelles se nommoit Hélène, et l’autre Judith; dans l’accouchement Hélène parut d’abord jusqu’au nombril, et trois heures après on tira les jambes, et avec elle parut Judith. Hélène devint grande et étoit fort droite, Judith fut plus petite et un peu bossue; elles étoient attachées par les reins, et pour se voir elles ne pouvoient tourner que la tête. Il n’y avoit qu’un anus commun; à les voir chacune par-devant lorsqu’elles étoient arrêtées, on ne voyoit rien de différent des autres femmes. Comme l’anus étoit commun, il n’y avoit qu’un même besoin pour aller à la selle, mais pour le passage des urines, cela étoit différent, chacune avoit ses besoins, ce qui leur occasionnoit de fréquentes querelles, parce que quand le besoin prenoit à la plus foible, et que l’autre ne vouloit pas s’arrêter, celle-ci l’emportoit malgré elle; pour tout le reste elles s’accordoient, car elles paroissoient s’aimer tendrement; à six ans, Judith devint perclue du côté gauche, et quoique par la suite elle parût guérie, il lui resta toujours une impression de ce mal, et l’esprit lourd et foible. Au contraire, Hélène étoit belle et gaie, elle avoit de l’intelligence et même [p. 580] de l’esprit. Elles ont eu en même temps la petite vérole et la rougeole; mais toutes leurs autres maladies ou indispositions leur arrivoient séparément, car Judith étoit sujette à une toux et à la fièvre, au lieu que Hélène étoit d’une bonne santé; à seize ans leurs règles parurent presque en même temps, et ont toujours continué de paroître séparément à chacune. Comme elles approchoient de vingt-deux ans, Judith prit la fièvre, tomba en létargie et mourut le 23 février; la pauvre Hélène fut obligée de suivre son sort; trois minutes avant la mort de Judith elle tomba en agonie et mourut presque en même temps. En les disséquant on a trouvé qu’elles avoient chacune leurs entrailles bien entières, et même que chacune avoit un conduit séparé pour les excrémens, lequel néanmoins aboutissoit au même anus[62].
   Les monstres par défaut sont moins communs que les monstres par excès; nous ne pouvons guère en donner un exemple plus remarquable que celui de l’enfant que nous avons fait représenter (planche VI) d’après une tête en cire qui a été faite par M.lle Biheron, dont on connoît le grand talent pour le dessin et la représentation des sujets anatomiques. Cette tête appartient à M. Dubourg, habile Naturaliste et Médecin de la Faculté de Paris; elle a été modelée d’après un enfant femelle qui est venu au monde vivant au mois d’octobre 1766, mais qui n’a vécu que quelques heures. Je n’en donnerai pas la description détaillée, parce qu’elle a été insérée dans [p. 581] les Journaux de ce temps, et particulièrement dans le Mercure de France.
   Enfin dans la troisième classe qui contient les monstres par renversement ou fausse position des parties, les exemples sont encore plus rares, parce que cette espèce de monstruosité étant intérieure, ne se découvre que dans les cadavres qu’on ouvre.
   M. Méry fit en 1688, dans l’Hôtel royal des Invalides, l’ouverture du cadavre d’un soldat qui étoit âgé de soixante-douze ans, et il y trouva généralement toutes les parties internes de la poitrine et du bas-ventre situées à contre-sens: celles qui dans l’ordre commun de la Nature, occupent le côté droit, étant situées au côté gauche, et celles du côté gauche, l’étant au droit; le cœur étoit transversalement dans la poitrine, sa base tournée du côté gauche occupoit justement le milieu, tout son corps et sa pointe s’avançant dans le côté droit.… La grande oreillette et la veine-cave étoient placées à la gauche et occupoient aussi le même côté dans le bas-ventre jusqu’à l’os sacrum.… Le poumon droit n’étoit divisé qu’en deux lobes, et le gauche en trois.
   Le foie étoit placé au côté gauche de l’estomac; son grand lobe occupant entièrement l’hypocondre de ce côté là.… La rate étoit placée dans l’hypocondre droit, et le pancréas se portoit tranversalement de droite à gauche au duodenum[63].
   M. Winslow cite deux autres exemples d’une pareille transposition de viscères; la première observée en 1650, et rapportée par Riolan[64]; la seconde observée en 1657, sur le cadavre du sieur Audran, Commissaire du  [p. 582] Régiment des Gardes à Paris[65]; ces renversemens ou transpositions sont peut-être plus fréquens qu’on ne l’imagine; mais comme ils sont intérieurs, on ne peut les remarquer que par hasard; je pense néanmoins qu’il en existe quelque indication au-dehors; par exemple, les hommes qui naturellement se servent de la main gauche de préférence à la main droite pourroient bien avoir les viscères renversés ou du moins le poumon gauche plus grand et composé de plus de lobes que le poumon droit: car c’est l’étendue plus grande et la supériorité de force dans le poumon droit qui est la cause de ce que nous nous servons de la main, du bras et de la jambe droites de préférence à la main ou à la jambe gauche.
   Nous finirons par observer que quelques Anatomistes préoccupés du système des germes préexistans, ont eru de bonne foi qu’il y avoit aussi des germes monstrueux préexistans comme les autres germes, et que Dieu avoit créé ces germes monstrueux des le commencement; mais n’est-ce pas ajouter une absurdité ridicule et indigne du Créateur à un système mal conçu que nous avons assez réfuté, volume II, et qui ne peut être adopté ni soutenu dès qu’on prend la peine de l’examiner?

[1] Histoire Naturelle, volume III, in-4.º page 372.
[2] Voyez la traduction d’Orosius, par le roi Ælfred. Note sur le premier chapitre du premier livre, par M. Forster, de la Société royale de Londres. 1773, in-8.º pages 241 et suiv.
[3] Un exemple remarquable de ces changemens de nom, c’est que l’Écosse s’appeloit Iraland ou Irland dans ce même temps où les Borandiens ou Borandas étoient nommés Beormas ou Boranas.
[4] Histoire Naturelle, volume III, in-quarto, page 372.
[5] Histoire générale des Voyages, vol. XIX, in-quarto, page 350.
[6] Histoire générale des Voyages, volume XIX, pages 496 et suivantes.
[7] Voyez cette carte à la fin des notes, sur le premier chapitre du premier livre d’Ælfred sur Orosius. Londres, 1773, in-octavo.
[8] « On trouve chez ces peuples Tsuktschi, au nord de l’extrémité de l’Asie, les mêmes mœurs et les mêmes usages, que Paul dit avoir observé chez les habitans de Camul. Lorsqu’un Étranger arrive, ces peuples viennent lui offrir leurs femmes et leurs filles ; si le Voyageur ne les trouve pas assez belles et assez jeunes, ils en vont chercher dans les villages voisins.… Du reste ces peuples ont l’âme élevée ; ils idolâtrent l’indépendance et la liberté, ils préfèrent tous la mort à l’esclavage. » Voilà la seule notice sur ces peuples Tsuktschi que j’aie pu recueillir. Journal étranger. Juillet 1762. Extrait du voyage d’Asie en Amérique, par M. Muller. Londres, 1762.
[9] Histoire générale des Voyages, tome XIX, pages 276 et suivantes.
[10] Histoire générale des Voyages, tome XIX, pages 349 et suiv.
[11] Recherches sur les Américains, tome I, page 33.
[12] Crantz, Historie von Groënland, tom. I, pag. 178.
[13] Crantz, Historie von Groënland, tom. I, pag. 332 et suiv.
[14] Histoire des Quadrupèdes, par Schreber, tome I, page 27.
[15] Relation de M.rs Gmelin et Muller. Histoire générale des Voyages, tome XVIII, page 243.
[16] Histoire philosophique et politique. Amsterdam, 1772, tome I, pages 410 et suivantes.
[17] Manière de faire le pain avec la graine de la plante appelée Teef, en Abyssinie.
Il faut commencer par tamiser la graine de teef et en ôter tous les corps étrangers, après quoi l’on en fait de la farine ; ensuite on prend une cruche dans laquelle on met un morceau de levain de la grosseur d’une noix ; ce levain doit être mis dans le milieu de la farine dont la cruche est remplie. Si l’on fait cette opération sur les sept à huit heures du soir, il faudra le lendemain matin à sept à huit heures, prendre un morceau de la masse déjà devenue levain, proportionné à la quantité de pain que l’on veut faire. On étend la pâte en l’aplatissant comme un gâteau fort mince, sur une pierre polie, sous laquelle il y a du feu ; cette pâte ne doit être ni trop liquide ni trop consistante, et il vaut mieux qu’elle soit un peu trop molle que d’être trop dure. On la couvre ensuite d’un vase ou d’un couvercle élevé de paille, et en huit ou dix minutes et moins encore, selon le feu, le pain est cuit, et on l’expose à l’air. Les Abyssins mettent du levain dans la cruche pour la première fois seulement, après quoi ils n’en mettent plus ; la seule chaleur de la cruche suffit pour faire lever le pain. Chaque matin ils font leur pain pour le jour entier. Note communiquée par M. le chevalier Bruce à M. de Buffon.
[18] Remarques d’Histoire Naturelle, faites à bord du vaisseau du Roi, la Victoire, pendant les années 1773 et 1774, par M. le vicomte de Querhoënt, Enseigne de vaisseau.
[19] Voyage du capitaine Cook, chap. XII, pages 323 et suiv.
[20] Recherches sur les Américains, tome I, page 215.
[21] Recherches sur les Américains, tome I, page 217.
[22] Voyez les notes sur la dernière édition de Lamotte Levayer, tome IX, page 82.

[23] Voyage autour du monde, par M. de Bougainville, tome I, in-octavo. pages 87 et 88.
[24] Voyage autour du monde, par le Commodore Byron, chapitre III, pages 243 jusqu’à 247.
[25] Voyage autour du monde, par le Commodore Byron, chapitre III, pages 34 et suivantes.
[26] Voyage autour du monde, par le Commodore Byron, chapitre VII, page 107.
[27] Voyage de Samuel Wallis, chap. I, page 15.
[28] Histoire des Navigations aux terres Australes, tome II, pages 327 et suivantes.
[29] Recherches sur les Américains, tome I, page 241.
[30] Recherches sur les Américains, tome I, page 24.
[31] Idem, ibidem, page 25.
[32] Idem, ibidem, page 133.
[33] Idem, ibidem, page 238.
[34] Idem, ibidem, page 296.
[35] Recherches sur les Américains, tome I, page 351.
[36] Histoire philosophique et politique, tome VI, page 292.
[37] Histoire philosophique et politique, tome III, page 292.
[38] Idem, ibidem, page 515.
[39] Voyage en Amérique, par M. Kalm. Journal étranger, Juillet 1761.
[40] Histoire philosophique et politique, tome VI, page 312.
[41] Journal étranger, mois de Novembre 1761.
[42] Voyage autour du monde, par M. Cook, tome II, pages 281 et suiv.
[43] Voyage autour du monde, par le Commodore Byron, tome I, chapitres VIII et X.
[44] Voyage autour du monde, par Carteret, chapitres IV, V et VII.
[45] On peut voir au Cabinet du Roi, une toilette entière d’une femme d’Otahiti.
[46] Voyage autour du monde, par M. de Bougainville, tome II, in-octavo, pages 75 et suivantes.
[47] Cette expression, rocher de corail, ne signifie autre chose qu’une roche rougeâtre comme le granit.
[48] Voyage autour du monde, par le capitaine Cook, tome II, chapitres 17 et 18.
[49] Histoire des navigations aux terres Australes, par M. de Brosse, tome I, pages 108 et suivantes.
[50] Histoire des navigations aux terres Australes, par M. de Brosse, tome I, page 318.
[51] Idem, tome I, pages 325, 327 et 334.
[52] Voyage autour du monde, par M. Cook, tome III, chapitre X.
[53] Histoire Naturelle, volume III, page 371 et suivantes.
[54] Histoire Naturelle des Quadrupèdes, par M. Schreber, tome I, pages 14 et 15.
[55] Recherches sur les Américains, tome I, pages 410 et suivantes.
[56] Histoire philosophique et politique des deux Indes, tome III, page 151.
[57] Circonférence du corps au-dessus des hanches, 2 pieds 2 pouces 6 lignes ; circonférence des hanches à la partie la plus charnue, 2 pieds 11 pouces ; hauteur depuis le talon au-dessus des hanches, 3 pieds ; depuis la hanche au genou, 1 pied 9 pouces 6 lignes ; du genou au talon, 1 pied 3 pouces 9 lignes ; longueur du pied, 9 pouces 5 lignes, ce qui est une grandeur démesurée en comparaison des mains.
[58] Au-dessous du portrait de cette Négresse-pie, on lit l’inscription suivante : Marie Sabina, née le 12 Octobre 1736, à Matuna, plantation appartenante aux Jésuites de Carthagène en Amérique, de deux Nègres esclaves, nommés Martiniano et Padrona.
[59] Extrait d’une Lettre de M. Taverne. Dunkerque, le 10 Septembre 1772.
[60] Histoire Naturelle des Quadrupèdes, par M. Schreber. Erlang, 1775, tome I, in-quarto.
[61] Extrait d’une lettre de M.re Jacques Bate, à M. Alexandre Williamson, en date du 26 Juin 1760. Journal étranger, mois d’Août 1760.
[62] Linn. Syst. Nat. édition allemande, tome I.
[63] Mémoires de l’Académie des Sciences, anneé 1733, pag. 374 et 375.
[64] Disquisitio de transpositione partium naturalium et vitalium in corpore humano.
[65] Journal de Dom Pierre de Saint-Romual. Paris, 1661.


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